Le docteur Georges Dufour, 79 ans, entrevoyait déjà en 1999 l’apparition d’épidémies comme celle qui nous touche en 2020. 

Clairvoyant et confiné

CHRONIQUE / Georges Dufour n’a pas de boule de cristal, mais force est de constater que le médecin a vu juste.

«Je sais à quel article vous faites référence», me dit-il au bout du fil alors que je commence à peine à lui expliquer le but de mon appel.

L’homme de 79 ans a deviné que je le contacte en lien avec l’état de crise actuelle et, surtout, les réflexions auxquelles il s’est livré il y a un peu plus de 20 ans.

Ses collègues du temps s’étaient d’ailleurs amusés à le surnommer Nostradamus. Bon joueur, le médecin s’était défendu d’être un prophète. La suite est cependant en train de lui donner raison.

Retour en arrière, en janvier 1999. En prévision du passage au troisième millénaire, Le Nouvelliste avait publié une série de cahiers thématiques intitulés «Aux portes de l’An 2000». Des gens de tout horizon étaient alors invités à se projeter dans le futur, à partager leurs prévisions, leurs inquiétudes, leurs souhaits et leur confiance face à l’avenir.

Titré «L’homme devra respecter la nature», le premier article du premier cahier était une entrevue avec le docteur Dufour, un oto-rhino-laryngologiste de Shawinigan qui avait notamment déclaré ceci...

«J’entrevois un énorme problème pour le troisième millénaire, et c’est l’apparition de souches bactériennes ou virales complètement blindées, qui résisteraient à à peu près n’importe quoi et qui pourraient causer des dommages majeurs, des épidémies...»

À la lumière de ses observations, les années 2000 ne nous mettaient pas à l’abri de catastrophes pouvant décimer une population. Le docteur Dufour avait même donné l’exemple d’un virus apparaissant pour la première fois à Hong Kong et qui pouvait se retrouver, dès le lendemain, à Montréal, transporté par avion...

«Les virus et les microbes, c’est très problématique. Il est possible qu’on trouve des choses encore plus puissantes, mais je pense que la nature est faite de telle façon qu’on ne peut pas l’agresser indéfiniment. Tôt ou tard, elle va réagir», avait-il également prédit.

Impressionnant, avouons-le. Le docteur Dufour avait carrément mis le doigt sur la crise que nous traversons en ce moment.

«Je suis moi-même surpris», admet-il en s’abstenant toutefois de lancer un... «Je vous l’avais bien dit!» À vrai dire, je parierais que ce spécialiste des oreilles, du nez et de la gorge aurait préféré se tromper.

L’homme de Shawinigan avait quelque peu oublié les grandes lignes de cet article qu’il a relu pour les besoins de cette chronique.

Le docteur Dufour n’a pas un don de voyance. Sur le ton de l’humilité, il préfère mentionner qu’à l’époque, «beaucoup de médecins» auraient pu tenir les mêmes propos que lui. Il n’est pas différent de la majorité d’entre eux.

«Je me suis toujours tenu au fait des découvertes médicales, scientifiques et technologiques, de même que de l’évolution démographique.»

L’ORL n’est donc pas surpris de ce qui se passe, vingt ans plus tard, à l’échelle planétaire. «Les virus sont dotés de propriétés de mutation. Ils changent.»

Et sont donc de plus en plus difficiles à circonscrire.

«Avec la mondialisation, la propagation se fait de façon pratiquement instantanée. Avant, il fallait attendre que le prochain bateau arrive.»

Le médecin ne veut pas se faire oiseau de malheur, mais il faut s’attendre à vivre d’autres pandémies semblables à celle du COVID-19. Qu’on se le tienne pour dit... «Ce n’est pas la première et ce ne sera pas la dernière.»

Inquiet? «Je suis réaliste.»

Et attristé de voir à quel point on pollue...

Les générations futures hériteront de problèmes importants, se désole le médecin en constatant la quantité de déchets industriels retrouvés dans l’eau, dans l’atmosphère, bref, partout.

En cette période de confinement, l’occasion est belle pour l’humanité d’en prendre conscience et de poser les gestes qui s’imposent, souhaite le grand-père de trois petits-enfants.

«Tout le monde est capable de dire la même chose, pas moi plus qu’un autre.»

Il y a une semaine encore, celui qui aura 80 ans l’été prochain pratiquait sa spécialité dans une clinique privée, à raison de deux jours par semaine.

Georges Dufour est maintenant à la maison pour respecter «dans la mesure du possible» la consigne s’appliquant aux personnes de plus de 70 ans. Il peut faire de longues promenades autour de sa maison de campagne où sa fille est passée en coup de vent au cours des derniers jours.

«Elle m’a laissé un paquet de mots croisés dans le portique et elle est repartie.»

L’homme prend la chose en souriant. Cette scène, il n’aurait jamais pu la prévoir.