Sylvie Dubé et celle qu’elle appelle affectueusement son «intervenante d’amour», Isabelle Massicotte.

Chez Sylvie

CHRONIQUE / Sylvie Dubé connaissait Martin Matte bien avant que le nom de l’humoriste apparaisse en grosses lettres sur la maison qu’elle habite. La femme de 63 ans l’a déjà vu à la télé. «Des fois, je le trouve niaiseux... mais c’est son rôle!»

Les beaux malaises ne sont pas l’apanage de celui qui, s’il tombe sur cette chronique, va vite comprendre que Sylvie a le sens de l’humour, mais également l’habitude de dire ce qu’elle pense, sans filtre, avec spontanéité.

Sylvie rêvait depuis longtemps de se retrouver dans une résidence comme celle-ci. En voulant assurer une meilleure qualité de vie à son propre frère victime d’un traumatisme cranio-cérébral à la suite d’un accident de voiture, Martin Matte permet également à Sylvie et à d’autres de s’épanouir dans un milieu tenant compte de leur réalité.

Originaire du Bas-du-Fleuve, Sylvie vivait avec sa mère vieillissante lorsqu’elle a exprimé le souhait d’avoir un jour son propre appartement «avec un superviseur», précise la dame. «Je ne suis pas capable de rester toute seule. Je suis une ennuyeuse. Moi, j’aime ça parler, mais je ne parle pas aux murs. Ils ne me répondent pas!»

Et la voilà qui rigole en s’entendant plaisanter ainsi, un peu comme l’enfant qu’elle était avant d’être happée par une voiture.

Sylvie avait 4 ans, l’âge où on ne regarde pas toujours de chaque côté de la rue avant de traverser.

«Quand on est jeune, on ne connaît pas le danger», rappelle la femme sur un ton soudainement sérieux.

À ce qu’on lui a raconté, la petite Sylvie a été frappée de plein fouet par le véhicule avant d’être projetée dans les airs, de tomber violemment sur le sol, de voir «la porte du ciel» et d’être plongée dans un coma d’où elle est sortie 21 jours plus tard.

On a dit à ses parents que c’était un miracle que la sixième de leurs huit enfants ait survécu à ce tragique accident dont les séquelles allaient cependant changer le reste de son existence.

«Il paraît que ma mère n’était plus la même. Avant l’accident, maman chantait, après l’accident, elle ne chantait plus.»

Sylvie est revenue à la case départ. Elle a dû tout réapprendre.

«Comme un bébé!»

La femme n’a aucun souvenir de cette longue période de réadaptation. «J’ai quasiment tout oublié mon passé. C’est triste...»

Il est cependant évident que la courageuse fillette a fait preuve d’une persévérance tenace.

«Je n’étais même pas supposée remarcher ni reparler!», fait remarquer Sylvie avant de mentionner, l’œil espiègle, avoir surtout recouvré l’usage de la parole, déclenchant le rire d’Isabelle Massicotte, intervenante et chef d’équipe à la Maison Martin-Matte de Trois-Rivières.

Sylvie Dubé réside à la maison Martin-Matte de Trois-Rivières depuis son ouverture, en juillet dernier.

«Sylvie, tu es notre seule femme ici! On aime ça, la jasette ! »

Isabelle et Sylvie se tutoient naturellement. À se côtoyer 40 heures par semaine, elles en sont venues à développer une relation quasi familiale.

«Je trouve que ‘‘vous’’, ça vieillit», fait remarquer Sylvie avec candeur. «Ça met une barrière au niveau de l’intervention», la seconde Isabelle avec affection.

Une femme et neuf hommes habitent donc dans cette demeure, la septième à avoir vu le jour au Québec. Le plus jeune des résidents est âgé au début de la trentaine. Sylvie est la plus vieille du groupe.

«Ils me doivent le respect!», lance celle qui ne rate jamais l’occasion de faire une blague. Sylvie, c’est la voisine accessible et attachante, celle qui aime réunir tout le monde pour jouer aux cartes.

Isabelle peut en témoigner: «Elle est notre funny de la place.»

Peu avant le décès de sa mère, Sylvie a quitté sa région natale pour aller vivre dans une résidence familiale de Drummondville. L’endroit n’était pas vraiment adapté aux besoins de la femme qui vivait avec des personnes âgées dont certaines étaient atteintes de la maladie d’Alzheimer.

«J’étais quand même bien là-bas, mais je suis mieux ici. J’ai la paix.»

Isabelle Massicotte et ses collègues partagent le quotidien de Sylvie et des résidents qui menaient une existence comme vous et moi avant d’être victimes d’un accident de voiture, de moto ou de travail. Du jour au lendemain, leur vie a été chambardée à jamais.

«C’est du monde pour qui tout allait bien, et puis... bang!», décrit Isabelle qui est à même de constater les drames humains provoqués par un traumatisme cranio-cérébral, communément appelé TCC.

La majorité des résidents étaient absents lors de mon passage, un mercredi après-midi. Plusieurs se trouvaient à l’Association des traumatisés cranio-cérébraux Mauricie-Centre-du-Québec, un organisme qui leur offre des services et des ateliers de travail visant à favoriser leur autonomie.

C’est aussi la mission de la Maison Martin-Matte où Sylvie et les autres vivent à la fois dans leur propre appartement et ensemble, à l’heure des repas et en soirée, le temps d’une partie de dés ou d’un film.

Le salon est grand. Les activités proposées sont inscrites au tableau. Libre à chacun d’y participer ou non. Certains aiment avoir de la compagnie, d’autres moins. C’est correct comme ça. Ils sont chez eux.

Il y a parfois des conflits. Rien de grave. Les intervenants sont là pour aider les résidents à les résoudre comme ils offrent du soutien à celui ou celle qui a du mal à gérer son anxiété, sa colère et autres troubles de l’humeur engendrés par le TCC.

«Une chose à la fois», répète Isabelle qui les accompagne aussi à l’heure de la lessive, une tâche qui n’a rien de banal quand on doit vivre avec un handicap souvent invisible, à première vue du moins.

«Les intervenants se démènent pour que les résidents gardent le maximum de leur autonomie. On ne veut pas qu’ils soient placés en CHSLD, pognés dans un lit à ne rien faire. On leur répète: vas-y, go!».

Sylvie répond présente. Elle se sent bien ici. C’est sa maison.