Actualités

L’infirmière aux biceps d’acier

CHRONIQUE / L’infirmière n’a pas besoin de bras supplémentaires pour soulever et déplacer un patient cloué au lit. On fait plutôt appel aux siens pour prêter main-forte.

«On aime ça quand t’es là. C’est pratique!», lui disent parfois des collègues. Elle s’appelle Josée De Lachevrotière et la largeur de ses épaules ne laisse planer aucun doute. «Je m’entraîne pour devenir la femme la plus forte au Canada.» Elle est sur la bonne voie.

Isabelle Légaré

Changer de vie

CHRONIQUE / Partir là-bas pour tout recommencer à zéro. Jessie et Benjamin l’ont fait.

«Ce n’est pas possible! Vous êtes complètement fous! Vous possédez déjà ce que des gens mettent des années à avoir. Vous ne pouvez pas faire ça!»

Actualités

Le désordre dans tous ses états

La peur d’en manquer. C’est l’explication de Robert* qui fait tout en son pouvoir pour résister. Ce n’est pas facile, surtout lorsque l’objet convoité est à bas prix.

Son salon commence à être sérieusement envahi. Ce serait trop long de vous dresser la liste, mais les vêtements dominent, de même que les produits de nettoyage.

ACTUALITÉS

Joliane et ses colocs

CHRONIQUE / «On nous a déjà amené un chien et un chat, mais moi, je préfère avoir une étudiante comme Joliane!»

Elle est drôle, Madame Gagnon. Marie-Ange de son prénom. C’est l’heure de la partie de cartes du jeudi soir avec ses compagnes habituelles, Pauline et les deux Thérèse assises l’une en face de l’autre. Elles font équipe. À l’étage au-dessus, Françoise, Jacqueline, Anna et Gisèle sont tout aussi concentrées à marquer des points. Il n’y a pas à dire, le 500 est populaire entre les murs de cette résidence pour aînés.

Une nouvelle voisine a récemment fait son entrée. Ici, on l’appelle «la p’tite» et on lui pardonne son manque d’expérience autour de la table. Il faut encore lui expliquer les règles du jeu, mais ça s’en vient. «Elle commence à être bonne!», la félicitent les gentilles dames. 

Joliane Plante a 20 ans. Elle habite dans cet immeuble, entourée de personnes dont la moyenne d’âge est de 82 ans. La jeune femme est l’heureuse élue d’un projet de cohabitation intergénérationnelle qui, jusqu’à preuve du contraire, n’existe nulle part ailleurs au Québec.

L’offre de la résidence Les Marronniers, à Trois-Rivières, n’est pas passée inaperçue à l’automne dernier, particulièrement sur les réseaux sociaux où l’attention de Joliane a également été attirée par ceci: loyer gratuit en échange de 40 heures de bénévolat par mois. Critère numéro un: démontrer de l’intérêt envers les aînés en s’intégrant à leur quotidien.

«J’aime les personnes âgées!», m’annonce-t-elle tout de go en sachant pertinemment que ma première question sera «Pourquoi?»

Je peux comprendre l’économie réalisée. Son 3 pièces et demie est chauffé, éclairé, avec le câble et le téléphone compris. Le wi-fi est gratuit dans les aires communes. Ses repas sont également inclus, à condition de se présenter en même temps que les autres dans la salle à manger. Mais quand même. Elle a seulement 20 ans et ses 115 colocs, de 67 à 97 ans. Gros party. Elle rit.

La directrice de l’endroit s’est inspirée d’une initiative aux Pays-Bas pour mettre son projet de l’avant. Nancy Comtois avait déjà une bonne idée des effets bénéfiques d’une approche qui a fait ses preuves.

Depuis quelques années, les élèves de l’école primaire du secteur rendent visite aux résidents des Marronniers. Des liens ont été tissés entre ces derniers et les enfants. La gestionnaire a eu envie d’aller un peu plus loin en ouvrant ses portes à deux étudiants prêts à vivre en permanence en compagnie d’hommes et de femmes qui ont quatre fois leur âge.

À sa grande surprise, son offre a été partagée plusieurs milliers de fois sur Facebook. Une vingtaine de candidatures ont été retenues pour passer à l’étape des entrevues. Joliane Plante, une étudiante en psychoéducation à l’Université du Québec à Trois-Rivières, a été choisie. Une autre jeune femme aussi, mais elle a récemment dû quitter pour des raisons de santé.

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Chronique

À la recherche d’une perle rare

CHRONIQUE / Claudine Guay ne demande pas la lune. Elle souhaite trouver la perle rare qui saura prendre soin de ses deux beaux garçons.

«Ils sont super gentils et aimants!»

Ses fils se ressemblent comme des jumeaux qu’ils ne sont pas. Yohan est âgé de 25 ans. Nicolas en a 19. Un peu plus de cinq années séparent ces frères dont l’existence est néanmoins un copier-coller.

Yohan et Nicolas ne marchent pas. Incontinents, ils sont aux couches. On doit les aider à manger, à se laver, à s’habiller, à se déplacer...

Leur fauteuil roulant n’est pas électrique. Trop risqué. Les gars n’ont pas la capacité de rester concentrés sur la manette.

«Quand je vais au centre d’achat avec eux, j’en pousse un en avant et je tire l’autre en arrière», décrit-elle doucement, comme si cette scène allait de soi.

Yohan et Nicolas sont atteints de la polyneuropathie sensitivo-motrice, l’une des maladies héréditaires qui sont plus fréquentes dans certaines régions du Québec, dont le Saguenay et Charlevoix. On la dit orpheline, sans traitement pour la guérir.

Claudine Guay est née à La Malbaie, a grandi aux Éboulements et a longtemps vécu à Baie-Saint-Paul où vit toujours son ex-conjoint et père des garçons.

Je l’ai rencontrée à Trois-Rivières, sa ville d’adoption depuis 2010. Qui prend chum, prend pays.

Habituée de vivre entre le fleuve et les hauts sommets, elle a dû s’acclimater à son nouveau décor, loin des massifs qui s’étendent à perte de vue.

«J’ai trouvé ça dur la première année. Je ne voyais que des toitures de maisons», sourit la femme dont le quotidien ressemble à une chaîne de montagnes qu’elle s’efforce de soulever. À bout de bras.

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L’hiver, Yohan et Nicolas habitent avec leur père, à Baie-Saint-Paul. Le reste de l’année, ils sont avec leur mère, à Trois-Rivières. Et peu importe la saison, les gars passent un week-end sur deux avec celui ou celle dont ce n’est pas le tour de garde à temps plein.

Claudine Guay est restée en excellents termes avec son ex-conjoint, Paul-André Fortin, également originaire de Charlevoix. «C’est un bon papa qui aime ses gars.»

Le couple a d’abord eu une fille qui a aujourd’hui 28 ans. Andréanne était encore un bébé lorsque son père a appris que sa bambine de 3 ans issue d’une union précédente était atteinte de polyneuropathie.

À l’époque, on savait peu de choses sur cette maladie, sinon que les deux parents devaient être porteurs du même gène défectueux pour la transmettre.

Claudine n’a pas passé de test de dépistage. Pas besoin. Elle n’était pas porteuse puisque sa fille Andréanne grandissait normalement.

La naissance de Yohan, en avril 1993, s’est très bien déroulée. Un poupon en santé aussi. Lorsqu’il a eu six mois par contre, la moitié de son visage a paralysé.

Une batterie de tests effectués au Centre hospitalier de l’Université Laval, à Québec, est venue confirmer ce que ses parents n’auraient jamais pu soupçonner. Il avait hérité des symptômes de la polyneuropathie sensitivo-motrice. Claudine était donc porteuse du gène, elle aussi.

On a remis aux parents un dépliant expliquant dans les grandes lignes cette maladie qui s’attaque aux nerfs responsables des mouvements du corps. Espérance de vie: une trentaine d’années seulement.

Il faudrait une deuxième chronique pour résumer les symptômes et les graves complications d’un tel diagnostic.

«Les doigts se referment, les pieds et les jambes deviennent croches, ça devient difficile de mastiquer, de respirer...»

Lorsque les deux parents sont porteurs du gène de la polyneuropathie, la probabilité d’avoir un enfant qui en est atteint est de une sur quatre.

Claudine Guay et son conjoint ont décidé d’agrandir la famille, pensant être immunisés par cette statistique depuis la naissance de Yohan.

Le couple a tout de même été prévoyant. Sachant que des examens réalisés durant les premières semaines de grossesse leur permettraient de détecter la présence de la maladie chez un futur rejeton, le couple a pris cette décision: si le foetus présentait des signes, la grossesse serait interrompue.

Une lettre dévoilant les résultats les a vite rassurés. «Nous allions avoir un garçon en santé à plus de 99 %.»

De fait, Nicolas est venu au monde en septembre 1998, en pleine forme. Le bébé toujours de bonne humeur avait huit mois lorsque sa mère a eu un mauvais pressentiment.

«Quand je le prenais dans mes bras, au lieu de s’agripper à moi instinctivement, il laissait ses petites mains en arrière, dans son dos.»  

Pour le père de Nicolas, ça ne pouvait pas être ça. Normal. On leur avait écrit noir sur blanc que tout était beau à plus de 99 %. Claudine s’en faisait pour rien.

Devant ses inquiétudes persistantes, ils ont fini par reprendre la route du CHUL pour une nouvelle série d’examens avec le petit dernier.

Le verdict est tombé, irrévocable: «Votre fils Nicolas a la même chose que Yohan.»

Le choc.

Pour Claudine, il s’agissait de deux enfants sur trois. Pour Paul-André, de trois sur quatre.

Les probabilités ne sont jamais une certitude.

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S’occuper à temps plein d’un enfant sévèrement handicapé, c’est déjà énorme. Deux, c’est pratiquement surhumain.

«Quand bien même que je dirais que c’est facile, ça ne l’est pas», admet celle qui peut difficilement avoir un emploi à l’extérieur de la maison lorsque les garçons reviennent vivre à temps plein avec elle et son amoureux, une fois l’hiver terminé. 

Yohan et Nicolas ont besoin d’une présence constante. Leur corps se déforme et s’affaiblit en vieillissant. Leur santé se fragilise aussi.

Sans personne pour prendre sa relève, Claudine Guay ne les quitte jamais. Elle les amène partout. Assister à un spectacle de musique leur fait du bien à tous.

La femme de 49 ans prend soin d’elle comme elle peut.

«Je dois me mettre une barrière. C’est leur vie à eux. Tout ce que je peux faire, c’est de les accompagner, être la meilleure mère possible. Je ne suis pas malheureuse...»

La Trifluvienne aime faire du vélo et pratiquer la course à pied. C’est son moment à elle, son instant présent, son deuxième souffle.

«Il faut que je reste en forme pour m’occuper des enfants, les garder avec moi le plus longtemps possible.»

Claudine Guay vient de partager un avis de recherche sur les réseaux sociaux. L’aide gouvernementale qu’elle a reçue (pas pour elle, mais pour engager quelqu’un d’autre) lui permet de verser un salaire de 15 $ l’heure à celui ou celle qui veillera sur ses fils en son absence.

«J’ai besoin d’une personne disponible une vingtaine d’heures par semaine. Vous devez avoir beaucoup de compassion et être très généreux de vous-même. Normalement je flaire assez rapidement si la personne fait l’affaire ou pas.»

Cette perle rare doit bien exister quelque part.

Isabelle Légaré

La photo coquine de Paul et Christine

«Christine, est-ce que ça te tente de faire des photos sexy? Je te promets que ça va être beau. Les photos ne seront pas vulgaires.»

La femme de 87 ans n’a pas eu le temps de répondre à la proposition de sa chère Arianne que son mari, qu’elle surnomme parfois son chum, a dit oui à sa place. Il était partant pour retirer sa chemise assortie à sa cravate.

L’ancien comptable de 101 ans entend moins bien et ne voit plus comme dans son jeune temps. La mémoire lui joue des tours aussi. Le vieil homme avait néanmoins tout compris et n’a pas hésité une seule seconde à se dévêtir pour se retrouver dans l’oeil discret de la photographe. L’occasion était trop belle de plonger son regard dans celui de sa douce, même en caleçon. 

«Ma p’tite véreuse! Qu’est-ce que mes soeurs vont dire? Elles pensent que je prie toute la journée!»

Arianne Clément s’esclaffe en décrivant la réaction de sa vénérable amie qu’elle aime comme une grand-mère.

La photo est tout simplement magnifique. Elle a été prise un peu plus tôt cette semaine, en plein après-midi dans une chaleureuse maisonnette avec vue sur la campagne environnante d’Acton Vale, en Montérégie. La scène devenue virale sur les réseaux sociaux a été captée dans la chambre à coucher où des images saintes sur les murs me confirment que Mme Houle est une femme aussi pieuse qu’audacieuse.

«Christine a accepté parce qu’elle a beaucoup d’humour. C’était l’fun hein?», demande Arianne en se tournant vers l’octogénaire qui, les joues rougies, se bidonne comme une adolescente prise en flagrant délit d’un premier baiser langoureux avec son ami de coeur. 

L’âme à la tendresse, le couple a profité de cette séance de photos coquines pour s’échanger des mots doux. Inspiré, l’homme centenaire y est allé d’une déclaration d’amour pour son épouse qui ne s’attendait pas à un tel élan de romantisme. Ses yeux brillent en me répétant les paroles de son chéri... «Je t’ai toujours aimé. Je t’aimerai toujours. Jusqu’à ce que je meure.» 

Tout au long de notre conversation, la bien-aimée tient la main de son homme qui s’égare parfois dans ses pensées. Pas durant cet après-midi où le temps s’est arrêté sur le clic de l’appareil photo. Ses bras enlaçant ceux de son inséparable Christine, Paul n’était pas du tout mêlé. Son esprit, son corps et son coeur étaient bien ancrés dans le présent, même que la température a grimpé dans la pièce.

«En tout cas, il faisait chaud! L’émotion était tangible.»

La vie

La princesse à roulettes

Tout se passait bien jusqu’à ce que tout se mette à mal aller.

C’était le 2 janvier dernier, en après-midi. La période des Fêtes tirant à sa fin, Marilyne Larocque et Amy ont décidé de s’offrir un dernier cadeau avant de replonger dans la routine. Elles ont opté pour une rarissime sortie entre filles.

Isabelle Légaré

Noël sans Mélissa

Deux citrouilles d’Halloween sont toujours sur la galerie de la maison de briques rouges. Défraîchies et recouvertes de neige, ces grosses têtes orange surplombent des jardinières dégarnies et oubliées sur le balcon. Un chat gris et blanc regarde par la fenêtre. Il surveille. Il attend.

«Je ne suis pas capable de les enlever. J’ai essayé, mais non... C’est plus symbolique qu’autre chose. On les a décorées ensemble.»

François Venne n’a pas retiré les citrouilles, pas plus qu’il a accroché des lumières scintillantes sur la façade de sa demeure ancestrale, en plein cœur de la municipalité de Yamachiche.

Lui et Mélissa s’étaient promis d’en mettre plein la vue pour ce premier Noël dans leur maison acquise en août dernier, sauf que le temps est suspendu depuis le 2 novembre, nuit de la disparition de la femme de 34 ans, mère de deux enfants.

Cette période ne peut pas rimer avec réjouissances quand la photo de ta blonde est placardée un peu partout, sur la porte des dépanneurs et postes d’essence. L’enquête de la Sûreté du Québec se poursuit, la vie continue, la neige a neigé, mais Mélissa n’est toujours pas là.

«Il y a quelques semaines, je voyais arriver les Fêtes comme un gros bloc de ciment. Je ne voulais pas rentrer dedans, mais veux, veux pas, le bloc est là.»

François Venne a des amis à qui il partage parfois ses angoisses. Il lui arrive aussi de faire appel aux intervenants du Centre d’aide aux victimes d’actes criminels dont certains travaillent dans les quartiers de la SQ. L’appel dure le temps qu’il a à durer. Pour l’aider à surmonter ses appréhensions à l’approche de Noël, on lui a conseillé de prendre une journée à la fois.

«Commence par le 23 décembre, ensuite passe au 24, puis au 25...»  

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Représentant pour une entreprise qui se spécialise dans les produits de nettoyage, François Venne a repris le travail il y a quelques semaines pour justement s’occuper l’esprit, arrêter de tourner en rond et de se morfondre.

«J’essaie de me refaire une vie, mais je ne sais pas à quoi je dois réagir. Ce n’est pas une séparation. Ce n’est pas un deuil», dit-il alors que s’empile sur la table de la cuisine le courrier adressé à Mélissa.

Retrouver un semblant de routine le réconforte dans les circonstances. Les collègues et clients se montrent compréhensifs. Tout le monde est au courant de ce qu’il vit. Certains abordent la question, d’autres hésitent, mais François Venne se dit bien entouré. Même des voisins qu’il connaissait peu lui répètent qu’ils sont de tout cœur avec lui.

«Tu peux m’appeler jour et nuit», lui a dit un monsieur en lui remettant son numéro de cellulaire. «Je prie pour vous», lui a mentionné une dame en allumant un lampion. «Tenez, je vous ai préparé un potage», s’est présentée une autre à sa porte.

Père de deux grands enfants, l’homme de 53 ans est aussi grand-père de quatre petites-filles qu’il n’a pas beaucoup vues depuis que sa vie n’est plus comme avant. Deux d’entre elles lui ont dessiné des cœurs en prenant soin d’y ajouter des mots d’encouragement.

François Venne sourit pour la première fois en parlant des «p’tites». 

Sa famille l’aurait excusé de ne pas avoir envie de faire un échange de cadeaux cette année. L’homme tient néanmoins à préserver cette tradition même si la seule chose que lui et ses proches souhaitent recevoir, c’est un minimum d’explications leur permettant de savoir ce qu’il est advenu de Mélissa.

Vendredi soir, François Venne devait se rendre dans les commerces envahis à quelques jours de Noël, muni de sa liste de choses et d’autres à dénicher ici et là.

«C’est assez difficile ce qui se passe en ce moment, mais il y a tous ceux qui restent. Ils ont droit à leur Noël.»

François Venne a également prévu des cadeaux pour les enfants de sa conjointe, un garçon de 9 ans et une adolescente de 15 ans qui habitent maintenant avec leur père respectif. Au moment de notre rencontre, il hésitait pour Mélissa, tourmenté entre le rêve de la voir réapparaître comme par magie et la réalité qui n’a rien d’un conte de Noël.

Un cadeau, oui, mais pour qui et, après tout, pourquoi?

«Je peux encore changer d’idée, mais je ne pense pas, je ne sais pas... Est-ce que je vais lui acheter quelque chose qui va traîner là, que je vais regarder chaque jour pis brailler?» 

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François Venne est attendu dans la famille de Mélissa Blais le 24 décembre. Il y retrouvera la fille de celle-ci, Alexia-Ève, avec qui il communique régulièrement.

L’homme a hâte de renouer avec ces gens qui sont dans le même état d’esprit que lui. Il est aussi soulagé de sortir de sa maison soudainement trop vide et silencieuse.

«Ça va être plus facile entouré de monde», avoue celui qui prendra ensuite la direction de Joliette, son coin d’origine, où ses enfants et petits-enfants l’attendent, les bras grands ouverts.

C’est finalement à son chalet que François Venne passera le jour de l’An. Quelques amis seront avec celui qui sait qu’un autre mur de béton va se dresser devant lui. Lui et Mélissa avaient l’habitude de saluer la nouvelle année en tête-à-tête, en amoureux.

«Le 31 décembre, c’est notre anniversaire. Je sais que cette soirée sera pénible», laisse tomber François Venne en se tournant vers le chat gris et blanc qui miaule à la fenêtre. Il s’agit en fait d’une chatte errante que sa conjointe avait recueillie il y a quelques années et qu’il se surprend aujourd’hui à flatter.

«Elle était toujours rendue sur Mélissa. Elle s’ennuie...»

Isabelle Légaré

Le poids de la solitude

Est-ce que ta mère est arrivée?

J’ai eu beau lui faire mon plus grand sourire en lui posant cette question, Olivier Pagé n’est pas dupe. Il a vite détecté la petite panique dans mes yeux. Avant même de m’ouvrir la porte, il savait que j’aurais un choc en constatant de visu la lourdeur de son cas.

Olivier Pagé a 28 ans et est atteint de la paralysie cérébrale. Des complications à la naissance. Quelques secondes sans oxygène et le mal était fait: handicapé à vie. 

Le jeune homme qui m’accueille dans son logement adapté de Trois-Rivières ne présente aucun déficit intellectuel, sauf que tout son corps est à la merci de mouvements involontaires et incontrôlables. Pour empêcher ses bras d’aller de tous bords, tous côtés, comme une marionnette désarticulée, Olivier emprisonne ses mains entre ses jambes qui, elles, sont totalement immobiles. 

Seul son gros orteil réagit au doigt et à l’œil. Il s’en sert pour diriger son fauteuil roulant électrique et activer les manettes, souris d’ordinateur, télécommandes, sonnettes et autres boutons de commande qui ont été placés ici et là dans son appartement, à la hauteur de son pied droit. Olivier pitonne avec une agilité déconcertante, mais ce n’est pas pour me faire une démonstration qu’il a accepté que je me présente chez lui.

Olivier a décidé de mettre son orgueil de côté pour alléger le poids de sa solitude. Comme une bouteille lancée à la mer, il vient de jeter pas un, mais deux messages dans l’océan des réseaux sociaux. Le jeune homme espère trouver celui qui l’aidera à sortir de ses quatre murs et, aussi, celle qui l’aimera tel qu’il est.

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«Je suis tanné.»

C’est Olivier qui parle, mais c’est sa mère qui traduit. 

Dans un échange de courriels, Olivier m’avait avertie de ses importants problèmes de langage. De deux choses l’une: ou nous poursuivions la conversation via nos claviers respectifs, ou il faisait appel à celle qui le connaît mieux que quiconque pour déchiffrer ses réponses.

Michèle et Olivier Pagé sont fascinants à regarder dialoguer entre eux. Elle saisit du premier coup chacun des mots que son fils arrive à prononcer, devinant même le non-dit.

«Toi aussi tu serais capable au bout d’une semaine», assure la dame en me faisant remarquer que l’immersion reste la meilleure façon d’apprendre une langue qui nous est totalement étrangère. Un truc avec Olivier? Lui poser des questions qui amènent des «oui» ou des «non». 

Le principal concerné semble parfaitement d’accord avec cette théorie. Ses yeux rieurs en disent long sur sa volonté de nous démontrer qu’avec patience et humour, on peut surmonter les obstacles de la communication. 

«Lorsqu’on est avec Olivier, on entre dans un autre monde. Moi-même, avant de mettre le pied ici, il faut que je me parle», explique Michèle Pagé qui, comme nous tous, court après le temps. En présence de son fils par contre, elle ajuste son rythme au sien. 

Olivier vit avec la paralysie cérébrale, mais il n’est pas différent des autres hommes de 28 ans qui aiment se retrouver entre amis et autour d’une bière, partir en week-end et improviser selon l’humeur du moment.

Confiné à son appartement où il reçoit des services de maintien à domicile 24 heures sur 24, Olivier se sent bien seul à travers ce va-et-vient. Pour échapper à sa monotonie, il a besoin d’un coup de main.

«Je suis à la recherche d’un gars fort, qui aime rire, qui a une auto, qui n’a peur de rien...», a-t-il énuméré dans son message Facebook où le Trifluvien s’est engagé à rembourser les frais de déplacement de celui qui acceptera de le suivre bénévolement dans sa quête de liberté.

Tout comme lui, Michèle Pagé espère que quelqu’un quelque part se portera volontaire, même si cet appel à tous lui ramène en plein visage la réalité de son fils.   

«J’ai 55 ans. Je ne peux quand même pas sortir dans les bars avec lui! Je suis sa mère, pas sa blonde...»

Celle qui a toujours répété «Je vais faire jusqu’au bout du maximum de ce que je pourrai» se rend à l’évidence. Olivier sera toujours un être fragile, mais ce n’est plus un enfant. Le jeune homme adore sa mère, mais c’est sur l’épaule d’une copine qu’il aimerait appuyer sa tête en regardant un film.

Olivier souhaite rencontrer l’âme sœur. 

«J’ai toute ma tête. C’est mon corps que je ne contrôle pas parfaitement. Je ne vous cacherai pas que j’ai besoin d’aide pour manger... Oui, peut-être que ça fait peur, mais à vous d’en juger seulement», écrit-il en toute franchise à l’intention de celle pour qui la paralysie cérébrale n’est pas une barrière à l’amour. 

Parfaitement conscient que cette personne pour le moins exceptionnelle ne sera pas facile à trouver, Olivier croit cependant qu’elle existe.

Et non, spécifie son message, il n’a pas de voiture. Mais est-ce si important au fond?

«J’ai un teint basané, des bras musclés et un grand cœur qui peut aimer malgré l’handicap.»

Isabelle Légaré

Éloïk, le plus beau cadeau de Roxanne

Peu importe comment la question lui est posée, Roxanne Dupont ne veut pas de cadeau du père Noël cette année.

«J’ai besoin de rien. J’ai déjà tout ce qu’il me faut. Ça se voit.»

Entre deux brassées de lavage, elle a pris le temps de faire des muffins dont la bonne odeur parfume le logement. Quelques boîtes emballées joliment sont déjà sous le sapin protégé par une barrière. Plus sage ainsi. Deux petites mains curieuses pourraient s’en donner à cœur joie avant le temps. 

Parlant du loup, Éloïk, 13 mois, avance vers sa mère d’un pas mi-assuré, mi-hésitant. Les deux s’esclaffent. Elle n’a d’yeux que pour lui. 

Roxanne aura 19 ans à la fin du mois de janvier, mais pour le moment, elle a toujours 18 ans et en avait 17 au moment de donner naissance à son fils. C’est la première fois qu’on se rencontre même si j’ai déjà raconté une parcelle de son histoire.