Style, genre, comme...

CHRONIQUE / Un jour, j’étais adolescente, ma mère a décidé de consulter un diseur de bonne aventure. Comme ça. Pour le plaisir. Une espèce de clairvoyant capable de contempler l’avenir dans notre date de fête et l’heure de notre naissance. Pour nous partager ce que ce grand devin devant l’éternel logeant dans un 3 1/2 semi-meublé avait vu, elle l’avait enregistré sur une cassette.

Ce qu’il a dit sur moi? Honnêtement, je ne m’en rappelle pas. Faudrait que je la réécoute, mais quelque chose me retient, car le seul souvenir resté intact de cet événement surnaturel, c’est qu’il avait la fâcheuse manie de répéter sans cesse «C’est pour ça que je vous dis ça, comme ça, en tant que tel!» Chaque deux mots!

Une fois, c’est drôle. Six fois, ça passe, mais après 24, on devient irrité. C’est comme le supplice de la goutte d’eau: ça rend fou. On entend que ça et on appréhende le prochain. Il est alors im-pos-si-ble de se concentrer sur le contenu. En gros, cet homme avait un tic langagier. Comme d’autres ont un tic nerveux. Une mauvaise habitude qui nous avait d’ailleurs poussés à le rebaptiser «En tant que tel». Au fil des années, il nous est arrivé souvent, à ma sœur et moi, de demander à notre mère: «Hey, m’man, qu’est-ce qu’il avait dit sur nous, En tant que tel?»

Les enfants et les ados sont forts sur l’emploi abusif et répétitif de mots inutiles quand ils parlent. Écoutez-les: «genre», «style», «comme» sont utilisés à toutes les sauces.

«Arrête de dire ‘genre’ à tout bout de champ, que j’ai lancé à ma petite récemment. Ça n’apporte absolument rien de plus à ce que tu racontes. Remplace le mot ‘genre’ par ‘banane’ et tu vas voir que c’est complètement inutile.»

J’ai croisé un autre Monsieur En tant que tel dernièrement. Sur une présentation qui durait trois heures, il a peut-être pris la parole pendant 45 minutes. En trois quarts d’heure, il a prononcé l’expression «en tant que tel» plus de 50 fois. J’ai arrêté de compter après 42. Ça, c’est plus d’un par minute.

Le gars maîtrise son sujet. Il semble à l’aise d’en parler devant un large public, mais allez savoir pourquoi, il le saupoudre machinalement de «en tant que tel». Des fois, c’est «comme tel». Après, c’est «dans ce sens-là», «entre autres» ou «notamment». Il possède toute une banque de synonymes à son tic.

Je connais des gens qui disent souvent «Voilà!» à la fin de leurs phrases. Il y a aussi « C’est pas faux» et «C’est clair». Pour d’autres c’est «Tu sais» ou «Tu comprends?»

Chez les enfants et les ados, les mots vides de sens glissés dans leurs conversations suivent souvent des modes et viennent qu’à s’estomper avec le temps. Pensez juste au fameux «Nice!» adopté par tout le monde au cours des derniers mois. On commence à l’entendre un peu moins. Soudainement, tout est devenu nice. Dire nice faisait en sorte que les jeunes, voire les moins jeunes, avaient une certaine attitude «branchée».

Pour les adultes, les tics s’installent sans crier gare. Ils servent, la plupart du temps, à «ponctuer le discours, à mettre du liant, davantage d’expressivité ou à maintenir la conversation sans laisser de blanc», disent les experts dans le domaine.

L’horreur du vide et des silences fait naître les tics verbaux. Les gens s’y accrochent comme à des bouées. «Ce sont des mots béquilles pour soutenir le langage », ajoutent les spécialistes. «Pour garder le contact avec l’interlocuteur».

Pour certaines personnes, ces petits travers leur donnent la chance de reprendre le fil de leurs idées. De prendre une pause pour structurer leur pensée. Et, parfois, ça peut tout simplement s’installer par mimétisme.

Prenez moi, par exemple, j’ai un tic rédactionnel. Une habitude volée à une ancienne collègue dont j’aimais beaucoup le style et qui employait souvent le mot «toutefois». Je fais pareil! Je trouve que ça apporte une nuance. Que ça impose un temps d’arrêt, une réflexion. Mais le fait de ne pas glisser «toutefois» dans mes textes ne changerait, la plupart du temps, rien à mon propos. Je le sais. Désormais, je l’utilise donc avec parcimonie.

Ce qui est beau avec la plupart des tics, du langage ou les autres, c’est que le simple fait d’en prendre conscience permet d’en estomper la fréquence.

Pour ceux qui ont des tics verbaux, accepter le silence aide à s’en débarrasser. S’enregistrer et s’écouter représente également une bonne façon de s’en défaire.

Mais je sais, je sais. C’est toutefois beaucoup plus facile à dire qu’à faire.