Sortie aux fraises impromptue

CHRONIQUE / J’aime les expressions colorées. La dernière que je glisse parfois dans les conversations pour dérider mon auditoire, quand ça s’y prête, c’est : « Oh boy, elle est aux fraises ! » Bien sûr, selon la situation, celle-ci se masculinise.

Un idiotisme botanique ou fruitier bien placé, c’est toujours très drôle.

Qu’est-ce que ça veut dire « être aux fraises » ? Ça signifie être à côté du sujet. Dans le champ. Dans un état second. Perdu. Mêlé.

C’est quoi un idiotisme ? Une expression idiomatique ou idiotisme, c’est une construction ou une locution particulière qui ne possède pas de correspondant syntaxique dans une autre langue et qui porte un sens par son tout et non par chacun des mots qui la composent. Il peut s’agir de constructions grammaticales ou, le plus souvent, d’expressions imagées ou métaphoriques, nous apprend Le petit Larousse.

Mais attention, « être aux fraises » ne veut pas dire « être dans les patates ». Utiliser cette dernière expression pour expliquer qu’une personne est « mêlée comme un jeu de cartes » serait, justement, être dans les patates, car ça exprime le fait d’être dans l’erreur.

Me suivez-vous ?

Rien de mieux qu’un bon exemple rempli d’images pour rendre concret un concept abstrait et farci de mots compliqués.

L’autre matin, ma sœur part travailler. En démarrant son auto, une pièce de Schubert, qu’elle affectionne particulièrement, se met à jouer. C’est notre tante Jaco, qui a toujours eu le cœur gros comme la planète, qui lui a donné le CD qui traînait dans sa voiture il y a proche 25 ans. Un disque de piano qui cache du Chopin, du Brahms, du Mozart, etc.

Ma sœur est pianiste, alors.

La pièce en question s’intitule Impromptu Op.90 No.2, de Franz Schubert et, au fil des ans, elle doit l’avoir écouté, au moins, 175 000 fois. Toujours dans son char. Pour vrai, elle le connaît par cœur.

Mais ce matin-là, surprise, Schubert jouait... plus lentement.

Après quelques mesures, ma sœur trouvait que le tempo de la pièce n’était pas du tout comme d’habitude. La différence était subtile, mais réelle. Perceptible et agaçante dans ses oreilles de musicienne.

Un petit retard dans le rythme qui commençait à la faire douter sur son talent de multi-instrumentiste. La panique commençait d’ailleurs à lui jouer sur le système. Ça lui vibrait dans le plexus solaire. « Ça y’est, j’suis en train de devenir folle ! », qu’elle a pensé. Et tout ça, ça se passe en deux temps, trois mouvements.

Dans sa folie en crescendo, elle s’est même remise en question à savoir si un CD resté trop longtemps dans une voiture (près d’un quart de siècle, quand même) pouvait... « surchauffer ». « T’sais, comme les cassettes dans l’temps », qu’elle a tenu à me préciser.

Elle s’est demandé si, à force d’avoir eu chaud, le disque ne se serait pas déformé élargissant, du coup, l’espace entre les notes des œuvres qui y sont gravées donc, ralentissant le rythme.

Bref, le temps de le dire, elle se trouvait dans une sérieuse analyse scientifique des composantes d’un disque compact. Object longtemps mis de l’avant, entre autres, pour sa robustesse...

« Mais dans une toune, des fois c’est plus vite, des fois c’est plus lent, qu’elle s’est mise à m’expliquer. Dans les bouts plus rapides, c’était semblable à ce que j’étais habituée d’entendre, ce qui me réconfortait, mais pas dans les bouts lents... J’te dis, ça allait vite dans ma tête ! Ça s’pouvait pas qu’un CD ramolisse juste à des endroits précis... »

Et c’est là, tout en alimentant le hamster qui jouait dans sa tête sur les notes d’un Schubert sur la camomille qu’elle a posé les yeux sur son tableau de bord.

Sa radio lui tirait la langue.

Dans la fente où l’on glisse normalement les CD, le sien attendait qu’on lui donne une petite swing pour libérer son contenu. C’est la radio qui jouait et la version présentée différait de la «sienne».

« Le soulagement qui a suivi, c’était in-des-crip-ti-ble ! », qu’elle m’a lancé en riant. D’ailleurs, le temps qui restait à la pièce de 4 minutes 47 secondes, elle l’a passé à rire dans son char. À rire d’elle, parce qu’elle venait de réaliser qu’elle était... aux fraises !

Mais aux fraises avec Schubert, ma sœur, on a déjà vu pire.