La chance du grand singe

CHRONIQUE / Lors d’une visite à l’hôpital Sainte-Justine, récemment, ma grande et moi avons eu le sentiment de jouer dans la campagne publicitaire de Loto-Québec #tudevraisacheter-un 6/49. Pas parce qu’elle a eu la chance de voir de nombreux spécialistes en un temps record. Non. À cause du jeu Trivia Crack.

Pour « monter Montréal », on passe toujours par l’autoroute 10. C’est plus rapide que la 112.

Pas nécessairement une « fille de chars », mon ado s’est exclamée au moment de croiser une jolie Tesla 32 019 d’un blanc immaculé. C’est vrai qu’elle frappe. Électrisant comme modèle, je dirais. Sa surprise a toutefois été quintuplée en réalisant qui se trouvait derrière le volant. C’était Étienne Boulay, ancien joueur des Alouettes. On a donc parlé un peu de sa carrière à la télé avant de bifurquer sur un autre sujet... et sur l’autoroute 15.

On se rendait à l’hôpital pour enfant, car ma fille vit de petits soucis gynécologiques. Une fois sur place ce jour-là, une petite visite en dermatologie s’est aussi imposée.

Pour passer le temps dans la salle d’attente, on a décidé de jouer à Trivia Crack. Un jeu en ligne inspiré de Quelques arpents de pièges (Trival Pursuit). On y teste nos connaissances en répondant le plus vite possible à diverses questions divisées en six catégories : divertissements, arts, histoire, sciences, géographie et sports.

Nous avons souri quand, à un moment donné, on nous a demandé quel sport pratiquait le Québécois Étienne Boulay. Plus loin dans le jeu, il fallait indiquer quelle était, parmi les choix de réponses (sérotonine, œstrogène, testostérone ou mélatonine), l’hormone sexuelle féminine.

Je n’en revenais pas. J’ai laissé ma fille répondre. Même chose quand on nous a questionnées à savoir quelle spécialité de la médecine s’occupait de la peau !

Honnêtement, je commençais à penser qu’on nous épiait depuis le matin. On était dépassées par les événements. Surtout quand on est tombées, et ce pour la TROISIÈME fois, sur une question portant sur Étienne Boulay. Comme s’il était le seul à avoir fait du sport au niveau professionnel au Québec !

Dans la salle d’attente cet après-midi-là se trouvait une comédienne avec son conjoint et leur jeune fille. Comme ça semblait être la journée des coïncidences, j’ai dit à ma grande : « si le jeu nous pose une question sur une émission dans laquelle elle a joué, je cours sur Queen-Mary m’acheter un 6/49 dans un dépanneur tenu par une famille chinoise ! »

Parce que ce réflexe existe réellement. Celui de vouloir tenter notre chance à la loterie quand, dans la vie de tous les jours, des situations inusitées nous font dire : « Non, mais, c’était quoi les chances ? »

Ces petits moments qui nous montrent que le hasard peut nous favoriser à tout moment.

Et pourtant... Est-il nécessaire de rappeler que nos chances de gagner au 6/49 sont d’une sur 14 millions ? Plus précisément, c’est une chance sur 13 983 816.

Curieusement, on a plus de chances de mourir dans un écrasement d’avion. Une chance sur 11 millions. Plus de chances de recevoir un astéroïde en pleine poire (une chance sur 720 000 !). La foudre ? On a une chance sur 250 000 d’en être victime.

Si trouver une aiguille dans une botte de foin semble impossible, les probabilités de dénicher un trèfle à quatre feuilles dans un champ sont, elles, plus encourageantes. En fait, on aurait une chance sur 10 000 d’en trouver un exemplaire.

Dans la catégorie des choses plus probables de se produire que de gagner au 6/49, il y a aussi celle de naître avec un sixième doigt à une main. Le nombre de bébés qui naissent avec 11 doigts est de 1,7 pour 1000 naissances. Paraît que c’était le cas d’Albert Uderzo, l’auteur d’Astérix le Gaulois. J’ai déjà connu un garçon né avec six orteils à un pied. Et j’en connais un autre né le 29 février. Il avait une chance sur 1461 de voir le jour à cette date. Statistiquement, ce serait le cas de 5600 Québécois.

Moi-même je suis « un cas ». Quand j’ai eu cinq ans, le 11 décembre 1980, j’ai reçu une petite sœur en cadeau. Cinq ans de différence, jour pour jour. Qu’elles étaient les chances, hein ? Chose certaine, j’avais plus de chances de devoir partager mon gâteau d’anniversaire avec ma sœur un jour que de devenir millionnaire grâce à la loterie.

Imaginez, si on laissait un singe s’amuser à taper sur un clavier d’ordinateur, la probabilité qu’il enchaîne une suite de lettres pour former le mot « maman » serait d’une sur 12 millions ! C’est ce qu’a montré le mathématicien français Émile Borel au début du XXe -siècle. Bien sûr, le fait d’écrire ce mot ne serait pas volontaire de la part du primate. Reste que le phénomène est plus probable que de remporter le gros lot.

Penser à un bonobo en train de pianoter sur un clavier configuré QWERTY me convainc d’une chose : celle que je suis des plus chanceuses finalement, car chaque fois que je n’achète pas de 6/49, je gagne 3 $. À ne pas me procurer de billets pour les deux tirages prévus chaque semaine, j’économise 312 $ par année.

Je trouve ce léger calcul mathématique persuasif. Avouez que ça donne moins le goût de se laisser berner par cette grande singerie.