Découvrir sa vraie nature... au fond d’un bac bleu

CHRONIQUE / Dans la catégorie des gestes aussi absurdes qu’inutiles que je pose parfois, comme celui de regarder dans mon mouchoir après m’être mouchée, je jette toujours un coup d’œil dans mon bac bleu avant de le remettre à sa place les jours de collecte. Je l’ai fait pas plus tard que la semaine dernière. Il était vide. Ou presque.

Dans le fond, il ne restait qu’une page de journal, un bout de boîte de céréales en carton et une petite feuille sur laquelle on pouvait lire : Chéri, mets les serviettes dans la sécheuse en arrivant stp. Merci ! xxx

Ce mot, il était écrit de ma main et adressé à mon chum. J’avais parti une brassée tard en soirée et je ne voulais pas attendre la fin du cycle avant d’aller me coucher. J’ai écrit ce petit mot doux à mon amoureux pour lui demander de les transférer dans la sécheuse à son retour du dek hockey. On a tous déjà croisé des lettres d’amour plus enflammées !

Justement. Ma petite missive inoffensive traînant dans le fond noir de mon bac bleu m’a fait réaliser à quel point les trieurs qui s’activent dans les différents centres de tri du Québec ont un accès privilégié à nos vies privées. Ils en voient de toutes les couleurs, ça, c’est clair, mais souvent, ils doivent tomber sur des affaires tellement intimes.

On le sait tous qu’ils doivent gérer des déchets qui n’ont aucunement leur place dans le recyclage, comme des carcasses d’animaux domestiques morts, des bols de toilette ou encore des kilomètres de lumières de Noël qui n’allument plus.

Mais parmi un ramassis de vieux pneus d’été, de manteaux de fourrure et de seringues souillées, ils voient aussi défiler nos vies ! Car qui prend le temps de brûler où de déchiqueter ses lettres d’amour (ou d’insultes), les cartes de fête des enfants, le signet de décès d’une vieille grande tante ou une carte postale ? Pour sauver du temps, on met tout ça au recyclage en ayant la fausse croyance qu’une fois hors de notre vue, ces objets n’existent plus.

Mais non ! En sortant de nos vies, ils entrent automatiquement dans la vie des trieurs, m’a fait remarquer mon nouveau meilleur ami, Grégory. Même s’ils n’ont pas vraiment le temps de s’attarder à tout ce qui leur passe entre les mains, parfois, oui, ils sont témoins de choses très personnelles.

Grégory est responsable des affaires publiques chez Tricentris, un regroupement de trois centres de tri (Lachute, Terrebonne et Gatineau) qui couvre pas moins de 220 municipalités de l’Abitibi à Laval et de Gatineau à L’Assomption. Du plastique, du papier, du carton, du métal et du verre, ils en manipulent en masse. Ça, comme bien d’autres matières.

« Des fois, ça fait peur... et ce n’est pas toujours élégant », qu’il m’a lancé en riant. Imaginez. Un jour, l’usine a dû être évacuée et un périmètre de sécurité vite installé autour parce qu’un tata a osé envoyer une ceinture explosive remplie de bâtons de dynamite au recyclage. C’était finalement un jouet, mais avant de le confirmer, ça a créé tout un branle-bas de combat.

En cherchant sur Internet, j’ai découvert #lesgaffesdubac de chez Tricentris. Pour sensibiliser les gens au travail de trieur, la compagnie publie une fois par mois sur son compte Twitter des photos d’employés montrant des objets non recyclables présents, souvent, sur la ligne de triage : une robe de mariée, une carabine, une glacière sur roulettes, un bouddha d’ivoire, un clavier d’ordinateur, un défibrillateur (!), etc. Devant leur sens de l’humour, j’ai décidé de leur écrire et de leur parler de mon illumination de la journée.

— Des mots d’amour ou des lettres de bêtises, en voyez-vous souvent passer ?

— Oui, on peut, m’a confirmé Grégory. On est aux premières lignes de tous les événements de la vie, tu sais. On gère des tranches de vie !

Dans le temps des Fêtes, les centres de tri reçoivent « beaucoup » de cartes de Noël de mononcles et de matantes, avec l’argent encore dedans ! « Les gens ramassent les nappes en plastique avec les cartes dedans et l’argent dans les cartes ! raconte-t-il. Quand les personnes âgées “cassent maison”, les albums de photos se retrouvent au recyclage... même si les photos ne se recyclent pas. »

Parfois, des journaux intimes sont envoyés au recyclage, des lettres de tous genres, des faire-part, voire « les petits cadeaux laids », lance Grégory, faits à la main et que les mariés donnent à leurs invités le jour J.

« Aussi, on voit toutes les saisons passer, qu’il dit. Celle de la chasse, celle de la pêche (dégueu !), la rentrée scolaire, avec son lot de cartables pleins ! »

Avis aux parents et aux élèves : le cartable, on le vide de son contenu de papier avant de le balancer dans le bac bleu. Et si vous avez une minute de plus, séparez les anneaux métalliques du cartable en carton. « Il faut sé-pa-rer les matières ! », m’a souvent répété Grégory au cours de l’entrevue.

Mais pour revenir à mon malaise de savoir mes messages privés lus entre le passage d’une canne de soupe aux pois et une boîte de pizza extra-large, Grégory m’en a lancé une bonne.

Quand on dit « tranches de vie », on pense parfois divorces. Savez-vous ce qui se trouve, paraît-il, très souvent, entre les mains des trieurs ? Les jouets sexuels de couples qui n’en sont plus !

« On en a vraiment beaucoup ! », qu’il m’a dit.

Et moi qui m’en faisais pour mes douces correspondances odeur de Gain Aroma Boost. Naïve.

Jamais je n’aurais pensé découvrir un jour mon côté fleur bleue dans mon bac de recyclage.