À la recherche de la chanson velcro

CHRONIQUE / La mémoire est une faculté qui s’effrite. Ça, tout le monde le sait. Mais avez-vous déjà assisté à un épisode d’oubli collectif? Le genre de situation où tous les gens présents se creusent la tête simultanément pour trouver un souvenir censé tous les habiter, mais que ce dernier leur file entre les doigts. À TOUS !

J’ai eu le plaisir (car au final, c’est très drôle), de vivre ce phénomène récemment.

Chaque année, depuis 15 ans, ma mère, ses sœurs et leurs filles, donc ma sœur, mes tantes, mes cousines et moi, on se réunit le temps d’un week-end pour jaser, boire et manger. Dans l’ordre ou dans le désordre, selon la quantité de chips disponible.

Il y a peut-être dix ans, pour l’occasion on avait loué un chalet dans le coin d’Orford. En plus d’y avoir fait du kayak, cette escapade nous avait fait découvrir, par pur hasard dans un radiocassette qui traînait là, un vieux succès des années 1970. La toune est vite devenue un ver d’oreille.

On doit l’avoir chantée 2175 fois en 24 heures. Juste une phrase. Trois mots. Le dimanche, celle qui osait prononcer le premier mot se faisait fusiller du regard ou montrer le lac.

Le week-end dernier, alors qu’on était quelques matantes et cousines réunies, on s’est mis à dresser la liste des endroits qui avaient accueilli nos rencontres annuelles au fil du temps. On ramenait des souvenirs à la surface.

« C’était quoi donc la toune à Orford ? », a lancé une cousine, tout bonnement, pendant qu’un petit groupe pataugeait dans la piscine et qu’un autre jasait, mangeait et buvait à la table.

Sur 12, aucune ne s’en souvenait. AUCUNE !

Chez les jeunes comme chez les plus vieilles. C’était le néant. Un grand trou noir. Tellement qu’on a pensé joindre les huit cousines manquantes pour les consulter.

Curieux, quand même, car des chercheurs américains qui souhaitaient mieux comprendre le phénomène de l’oubli ont découvert que celui-ci était un processus complexe demandant plus d’activités cérébrales, un plus grand effort mental, que la création de souvenirs.

Le nôtre, en était un auditif. Tout le monde sait que les informations sensitives se trouvent à la base du processus de mémorisation, non ?

C’était comme si on s’était passé le mot pour oublier cette chanson qui avait pourtant animé notre week-end. Faut le faire ! Bref, on était loin d’être fières de nous.

Pour s’aider, on a donc décidé de mettre certaines stratégies en place. En ne sachant pas le premier mot de la chanson, on a abandonné le truc voulant qu’on démarre notre recherche en égrainant l’alphabet.

Une pensait qu’il s’agissait d’une chanson en français. Une autre, un succès qui parlait d’amour. « Ça va super bien les filles, a alors lancé le mari de Sandra. Si ça parle d’amour, vous venez d’éliminer à peu près quatre tounes ! »

On n’était pas au bout de nos peines.

« Me semble que ça commençait par M ou qu’il y avait le son mmm... dedans », a lancé ma sœur.

« J’pense que ça parlait d’une route, d’un chemin... », a tenté Annie.

Nathalie, elle, nous revoyait la chanter devant le frigo en faisant le petit train.

« On l’a chantée devant tous les électros ! », lui a fait remarquer Amélie en riant.

On cherchait la réponse par tous les moyens, sans savoir vraiment à quoi s’accrocher. Imaginez un groupe de filles chercher un ver d’oreille avec un verre dans le nez. On s’acharnait en sachant pertinemment qu’une fois trouvée, on allait vouloir vite l’oublier tellement c’était un air persistant. On était attachées au fait de retrouver une chanson velcro.

Rien de moins.

Assise dans la piscine dans « le pas creux », je participais bien sûr à la battue mnémonique.

Je savais que la fameuse chanson se cachait quelque part dans mon subconscient, mais je n’arrivais pas à la faire émerger. Elle s’effaçait aussi vite qu’elle apparaissait. Je l’avais sur le bout de la langue. Tellement qu’à deux reprises dans la demi-heure qu’a duré notre enquête, j’ai demandé à deux cousines d’arrêter de bouger un instant, car en les regardant, je sentais que ça voulait bondir.

« Attends, attends ! Chut, chut chut ! » que je leur répétais en me fermant les yeux pour mieux voir... dans ma tête.

Et c’est là, comme dans un élan, que j’ai lancé : « Non mais, qu’est-ce qui nous dit que ce n’est pas une toune en anglais ? »

En posant ma question, ça a jailli. Ça a monté en moi comme la lave dans un volcan : « KEEEEEEEP ON.... »

« SMILING ! », a poursuivi Annie.

On venait de gagner le million !

Vous dire les sentiments de délivrance et de satisfaction qui nous habitaient. C’était tout simplement savoureux.

La chanson qu’on a tant fredonnée et cherchée était donc Keep On Smiling de James Lloyd. Tom Jones l’a déjà reprise un jour.

Depuis qu’on l’a retrouvée, elle joue en boucle dans ma tête. Mais comme la science propose souvent une chose un jour et son contraire le lendemain, une autre étude sur l’oubli me suggère, pour l’oublier, d’y repenser. J’ai donc décidé de la réécouter. Au complet.

Je partage avec vous le lien.

Si le truc des scientifiques ne fonctionne pas, nous serons plusieurs à souffrir.

Et ça, ça me fait sourire.