Les valeurs de cohabitation de nos prédécesseurs à l’hôtel de ville ont inspiré l’entente de ma contribution au futur cimetière musulman de Sherbrooke tandis qu’un membre de cette communauté, Madjid Djouaher, acceptait de verser une somme équivalente pour le parachèvement des travaux de restauration de la cathédrale Saint-Michel.

Inspirés par l’harmonie du passé

CHRONIQUE / Sous l’effet de surprise et dans la torpeur de ma sieste du samedi après-midi, j’ai complètement figé au téléphone.

— Bonjour, accepteriez-vous de contribuer à la campagne de financement du futur cimetière musulman de Sherbrooke?

— Vous n’êtes pas la bonne journée pour m’en convaincre, ai-je fini par bredouiller.

Nous étions le 9 février. Alexandre Bissonnette venait d’être condamné à la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle avant 40 ans pour avoir semé la terreur à la mosquée de Québec, au moment d’assassiner six personnes et d’en blesser plusieurs autres.

— Ce geste gratuit et violent a infligé des souffrances terribles. Je l’admets d’emblée et je sympathise avec vous. J’ai cependant trouvé la colère excessive en entendant « que ce serait épouvantable que des enfants croisent un jour le meurtrier de leur père ». C’est une possibilité qui existe ici depuis 50 ans, depuis l’abolition de la peine de mort au Canada, ai-je soulevé assez maladroitement pour justifier mon désir de vouloir d’abord y réfléchir.

— Je n’endosse pas tout ce qui a été dit sous le coup de l’émotion. D’accord, je vais vous rappeler, a noté Madjid Djouaher, un membre actif de l’Association culturelle islamique de l’Estrie (AMIE).

Même réponse évasive de ma part, 48 heures plus tard, au moment de la relance.

— Je vous ferai signe si c’est oui, avons-nous alors convenu.

Aussi vrai que je suis là, Pierre-Hugues Boisvenu est celui qui m’a convaincu de verser un don pour le cimetière musulman.

Je vous imagine, lecteurs, intrigués, sidérés, peut-être même inquiets : quoi, notre père de famille courageux, resté debout malgré la douleur et le malheur d’avoir perdu ses deux filles dont l’une aux mains d’un criminel, aurait été endoctriné et serait devenu adepte du Coran?

J’avance ou insinue rien de tel. Ce n’est qu’une association spontanée de la pensée.

Le sénateur conservateur a partagé la semaine dernière sur sa page Facebook une nouvelle reprochant au gouvernement Trudeau d’avoir des mosquées « ayant comme mission l’islamisation de leur milieu » afin de dénoncer, prétend-il, le manque d’équité envers les autres religions qui n’auraient pas droit au même soutien du fédéral, mais rien de plus. Je ne me suis d’ailleurs jamais soucié de savoir si le sénateur Boisvenu était pieux, pratiquant ou pas d’une religion plutôt que d’une autre.

Son influence dans ma décision tient plutôt à nos divergences d’opinions sur l’administration de la justice. Le sénateur Boisvenu l’avait échappé solide et m’avait laissé pantois en déclarant en 2012 « qu’il faudrait que chaque assassin ait une corde dans sa cellule pour décider de sa vie ». De tels propos sortant de la bouche d’un immigrant, quelles que soient ses croyances religieuses, enflammeraient le Québec.

La loi sur les peines concurrentes, qui aurait pu valoir jusqu’à 150 ans de réclusion à Alexandre Bissonnette, est associée à l’ancien premier ministre Stephen Harper, mais elle porte aussi la signature du sénateur estrien partisan d’une justice plus punitive.

« Ma pensée a évolué. On m’a convaincu qu’il était irrationnel de dépasser l’espérance de vie. Maintenant, l’important est de fixer des paramètres plus sévères, avec réalisme, tout en veillant à ce qu’on ne punisse pas avec 40 ans de prison six meurtres à caractère religieux à Québec en même temps qu’on inflige une peine de 25 ans à Toronto, pour huit crimes semblables qui ciblaient des personnes homosexuelles », m’a-t-il précisé en entrevue.

J’ai posé la question à plusieurs personnes autour de moi ces derniers jours et, bien que plusieurs soient en désaccord sur certains points avec le sénateur Boisvenu, aucune d’elles a une perception négative de lui et l’éviterait en public. Pas plus moi que les autres, d’ailleurs.

Pourquoi s’attendre alors à ce que tous les immigrants marchent dans le rang?

J’ai rappelé M. Djouhaer en lui proposant un marché.

— Je contribue à la levée de fonds pour votre cimetière si vous versez une somme équivalente à la campagne Amen, Saint-Michel pour compléter la restauration de la cathédrale Saint-Michel, qui n’est pas qu’un lieu saint puisque sa richesse patrimoniale est un symbole identitaire de Sherbrooke.

— Je n’avais pas envisagé cela, mais j’accepte. C’est une offre originale pour construire des ponts entre nous, m’a-t-il répondu.

Rappelons que le lieu d’inhumation musulman sera voisin du cimetière Saint-Michel. Je reviendrai cette semaine sur l’avancement des deux projets.

L’aiguille ne grimpera pas nécessairement dans le rouge pour refléter l’arrivée de sommes faramineuses dans la caisse de l’un et de l’autre, car il s’agit de modestes contributions. C’est tout de même un point de rencontre entre le passé et le futur, inspiré par la sagesse de nos prédécesseurs ayant su tempérer les querelles linguistiques qui avaient tout de même un fond religieux puisque catholiques et protestants ne parlaient pas la même langue.

J’étonne des visiteurs en passant devant l’hôtel de ville, chaque fois que je raconte qu’il y a eu alternance entre un maire français et un maire anglais durant plus de 60 ans à Sherbrooke, soit entre 1890 et 1952. Je préfère de loin ce modèle au clivage reposant sur des préjugés.