Aujourd’hui, à 76 ans, Jacques Côté s’arrête. Pour la première fois, après 57 années de travail et 32 ans à la tête de sa compagnie qu’il vient de vendre.

«Il faut regarder ce que l’on a»

CHRONIQUE / «Si je vous demande si vous aimeriez ça être aveugle, vous allez vous fermer les yeux quelques minutes, et vous allez dire : “Non”. Parce que pour vous, être aveugle, c’est avoir les yeux fermés.»

Pour Jacques Côté, ça ouvre.

Personne ne lui a posé la question à 16 ans quand l’opération de la dernière chance qui devait sauver ses yeux les a condamnés à jamais. Le sort les avait déjà pris en grippe, le coin d’une balançoire et le coin d’une porte de voiture dans l’un, un tuteur de fleurs dans l’autre, une commotion cérébrale. 

Son père a tenté le tout pour le tout, il a trouvé un chirurgien aux États-Unis qui pourrait peut-être les réparer, mais il fallait y mettre le prix. On est en novembre 1958. «La chirurgie a été ratée. J’ai perdu complètement la vue.» Et ses amis. «J’étais très sportif, je jouais au hockey, au baseball. Quand je suis revenu de Boston, mes chums me disaient : “Viens-tu jouer? ”»

Ils ont arrêté de l’inviter.

«Je me suis dit : “Mon père a tellement investi, il ne faut pas que je lui montre que c’était une tape sur la gueule.” Je faisais donc des blagues, je m’agrippais à une chaise et je disais : “Maudite boisson…” Au bout de trois ans, à force de convaincre mon père que ce n’était pas si pire, je me suis convaincu aussi. Je me suis dit : “Sois je me lève, sois je reste assis.”»

S’il était resté assis, je ne vous en parlerais pas.

Et c’est là qu’il lui est arrivé «une chose extraordinaire», les mots sont de lui, il a croisé Paul-André Bernier, qui venait juste de perdre la vue. «Je me suis dit que je pouvais l’aider à l’accepter, à mieux vivre avec ça, étant donné que j’avais un bout de fait. Je lui ai demandé ce qu’il faisait avant, il jouait de la guitare.»

Paul-André a appris à vivre et à jouer de la guitare dans le noir.

Jacques a appris la musique.

«En décembre 1962, j’ai fait mes débuts comme pianiste professionnel. Je faisais six soirs par semaine, 52 semaines par an, je jouais partout. On s’était fait un trio, on partait en tournées, on en fait une en Gaspésie, on a joué au Hilton, au Concorde, on a joué au Château Frontenac pendant deux ans, au Bastogne… As-tu connu ça?»

Le restaurant du boulevard Ste-Anne a été détruit par un incendie en 1972, je n'étais pas née, tous les instruments ont brûlé.

Il a rencontré la mère de ses deux filles à Jonquière en 1965, il y était allé pour jouer, il s’est marié deux ans plus tard. «Je suis retourné aux études en 1972 pour faire un bac en enseignement du français, j’ai tout de suite eu un contrat [à la polyvalente de Charlesbourg]. J’enseignais de jour pendant la semaine et j’étais musicien six soirs par semaine, de 19h à 23h.»

Puis un jour, quelque part dans les années 1980, il a pris l’autobus Québec-Montréal, l’homme à côté de lui travaillait au ministère de l’Éducation, il cherchait quelqu’un pour traduire les manuels scolaires du Québec en braille. 

Jacques s’est dit qu’il pourrait faire ça.

Il l’a fait.

Yvan Pelchat était là vendredi passé à la brasserie le Grand Bourg où Jacques avait invité plein de gens qui ont contribué à l’entreprise qu’il a fondée alors, Braille Jymico, qui s’est vite taillé une place dans le monde de la traduction de manuels. «On a développé un service très rapide. On a signé des contrats majeurs avec des États américains, on signait avec des millions, plusieurs millions.»

Il a laissé l’enseignement en 1991 pour s’y consacrer entièrement.

En 2001, Jacques a aussi eu l’idée de faire des manuels en gros caractères. «J’ai fait les mêmes manuels en gros caractères pour les élèves qui ne voient pas bien, ça a fait fureur! Avec l’informatique, le braille perdait du terrain et le gros caractère, ça rejoignait plus de monde. Et puis, quand on disait à quelqu’un qu’il était rendu à apprendre le braille, ça voulait dire qu’il est aveugle, mais certains voyaient encore…»

Aujourd’hui, à 76 ans, Jacques Côté s’arrête.

Pour la première fois.

Ça fait 57 ans qu’il travaille, 32 ans qu’il a sa compagnie, il vient de la vendre. Et il a eu le goût de souligner ça à sa façon, au restaurant où il a ses habitudes. Il a choisi le menu, fait le plan des tables qu’il connaît par cœur, transmis ses directives au personnel pour s’assurer que chacun soit à sa place. «Tu vas voir dans la salle, c’est écrit : “merci” partout, c’est juste ça que je veux dire, je veux dire “merci” à ceux qui ont contribué à faire de ma vie professionnelle un succès.»

C’était aussi écrit en gros sur une affiche au-dessus de la table d’honneur «la vie nous dit : “Fêtez! Fêtons!”»

Il aurait pu écrire profitons. «Dans la vie, il faut regarder ce qu’on a, parce que ce qu’on n’a pas, on en a beaucoup... C’est ce que j’ai fait, j’ai misé sur ce que j’avais et avec ce que j’avais, j’ai réussi. Mon père serait fier de moi, il serait content.»

Dans la salle, j’ai croisé André, un ami depuis les années 1960. «Jacques, c’est un phénomène. Quand on sortait, il ne me tenait pas le bras, on marchait les épaules collées. Il a fait de la moto, il mettait son pied sur la chaîne de trottoir pour aller en ligne droite. Il y allait lentement, mais il l’a fait. Il joue aux cartes, il joue au poker, il a fait du go-kart, il a joué aux quilles, au golf. Jacques, il n’y a rien qu’il n’a pas fait…»

Il a toujours regardé en avant.

Même les yeux fermés.