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Hélène Buzzetti
Les Coops de l'information
Hélène Buzzetti

Coeurs saignants

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CHRONIQUE / C’était il y a deux ans. La ministre de l’Emploi d’alors, Patty Hajdu, proposait de modifier le Code du travail afin que les employeurs sous juridiction fédérale (banques, compagnies aériennes, gouvernement canadien, etc.) soient désormais contraints de fournir gratuitement tampons et serviettes sanitaires à leurs travailleuses.

Mme Hajdu plaidait que les femmes perdent des heures de travail lorsqu’elles sont surprises par leurs menstruations et qu’elles n’ont pas de produits hygiéniques sous la main. Et aux hommes qui auraient trouvé cette préoccupation secondaire, elle avait soumis ce scénario: «Ils sont au travail, le papier de toilette n’est pas fourni, ils vont à la selle de manière imprévue, et ce jour-là, ils ont oublié leur papier de toilette. Ils doivent donc quitter leur cabine, aller quémander du papier de toilette, tenter d’en trouver quelque part ou devoir quitter le travail sans s’être essuyé le derrière… Je leur demande comment ils se sentiraient par rapport à cela.»

Ottawa a lancé un appel de commentaires en 2019 et grâce à une demande d’accès à l’information — et 14 petits mois d’attente! — nous avons pu apprendre ce qui en était ressorti exactement. Si les résultats sont représentatifs, alors ils sont à l’image du fossé qui sépare de plus en plus les citoyens des mouvements organisés monopolisant le discours public.

Du côté des citoyens, le verdict est assez clair: des 31 personnes qui se sont données la peine d’écrire à Ottawa, 19 (61 %) étaient furieuses. «L’idée la plus stupide et ridicule que j’ai jamais entendue!», écrit l’un d’eux. «Oui, ce sont des biens de première nécessité, mais il y a des gens qui en ont plus besoin. Pourquoi ne pas cibler la mère monoparentale qui gagne 14 $ l’heure plutôt que les employés fédéraux qui en gagnent 90 000 $?», demande un autre. Cette gratuité conduira les femmes à «se constituer des réserves» aux frais de la Reine, prédit un troisième. D’autres s’en sont pris à l’équipe libérale, qui «est sur une autre planète». «D’où viendrait l’argent de cette initiative? La Fondation Trudeau?» Quant aux trois employeurs ayant répondu, ils se disent d’accord avec la proposition, mais émettent des bémols. Par exemple que les produits ne soient offerts que pour du dépannage «pour éviter l’abus».

La ministre de la Santé et ancienne ministre de l’Emploi du Canada, Patty Hajdu

Mais voilà: les syndicats et groupes militants ont donné un tout autre son de cloche. La totalité des 11 répondants se disent d’accord avec la suggestion et plusieurs reprennent à leur compte la militance LGBTQ. C’est-à-dire qu’il faut dégenrer les menstruations puisque certains hommes trans en ont aussi et que par conséquent, les produits sanitaires devraient être offerts dans toutes les toilettes et pas seulement celles des femmes. Plusieurs invitent d’ailleurs à ne plus utiliser ce mot (femme) dans le contexte.

Le Congrès du travail du Canada, l’Institut professionnel de la fonction publique du Canada et le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) se rangent tous à cette idée. «Certains menstruateurs [sic] utilisent les toilettes des hommes, c’est-à-dire des personnes trans, non-binaires ou queers», écrit le SCFP. «Pour ces individus, l’intimité et l’accès facile et discret aux produits menstruels peuvent être une affaire de sécurité.»

Un groupe militant dont l’identité est caviardée plaide lui aussi pour des distributrices discrètes. Afin que les hommes trans ne soient pas «sortis du placard» malgré eux en y ayant recours, mais aussi afin que les femmes «n’y ayant jamais recours» ne soient pas détectées. Il fallait y penser: ne pas voir Louise s’approvisionner à la réserve patronale serait de l’ordre de l’humiliation car certains pourraient conclure qu’elle est aménorrhéique pour cause de ménopause, d’hystérectomie, d’anorexie sévère, de contraception continue, ou alors qu’elle s’appelait Louis auparavant. Il faut croire qu’à notre époque si prompte à voir des agressions partout, on ne peut concevoir que les collègues de Louise risquent surtout de a) s’en tamponner ou b) déduire qu’elle a déjà ce qu’il lui faut.

Le gouvernement fédéral sera-t-il sensible à ces revendications politiques? Déjà, dans son document de 2019, il avait privilégié le mot «employé(e)s» pour désigner les personnes concernées par le changement. Dans celui publié hier annonçant la création d’une table ronde pour pousser la réflexion plus loin, «employé» a perdu son «(e)».

L’inclusion est un noble objectif. Mais la dysphorie des genres concerne entre 0,002 % et 0,6 % de la population. (Les chiffres varient énormément d’une source à l’autre; le recensement de ce printemps, avec l’ajout d’une question sur le genre, permettra enfin d’y voir plus clair.) La menstruation masculine est un phénomène plus marginal encore. Est-il raisonnable d’imposer un fardeau financier aux employeurs pour des équipements qui seront sous-utilisés?

Mais surtout, est-il nécessaire, pour assouvir le besoin légitime de reconnaissance de cette poignée d’individus, de déposséder les femmes d’une réalité si intimement liée à leur identité? Que cela plaise ou non, le cycle menstruel (et tout ce qui vient avec) est le principal marqueur de différence entre les hommes et les femmes. Il est à l’origine de la discrimination ancestrale vécue par les femmes et est, à ce titre, au coeur des batailles pour l’égalité des sexes. Il est dommage que les luttes identitaires soient toujours à somme nulle lorsque la femme fait partie de l’équation. Notre premier ministre «féministe» ne devrait pas cautionner cette oblitération.

Plus généralement, Justin Trudeau devrait se demander si cette initiative en milieu de travail répond à un réel besoin ou si elle ne fait qu’alimenter le débat identitaire sur les toilettes. Débat qui aurait, selon plusieurs analystes aux États-Unis, contribué à la victoire de Donald Trump en 2016. Ici aussi, la droite prospère lorsqu’elle peut démontrer que la gauche a perdu de vue les préoccupations du citoyen moyen. Jagmeet Singh et le NPD font déjà de ce genre de questions leur pain et leur beurre. Que les libéraux leur laissent donc cet enjeu, qui n’améliorera pas d’un iota le sort des plus démunis.