En décembre 2018, la guerre commerciale prit une tournure judiciaire. Washington déposa des accusations criminelles contre la compagnie Huawei pour avoir violé présumément les sanctions américaines sur l’Iran.

Les terres rares au centre du conflit commercial sino-américain

ANALYSE / Depuis deux ans, le conflit commercial sino-américain ne cesse de s’envenimer. Aux tarifs américains de 10 % imposés par Washington sur 60 milliards de produits chinois, Beijing répliqua en imposant des tarifs similaires à une variété de produits américains. Comme l’administration américaine augmenta ensuite ses tarifs à 25 % sur 250 milliards de dollars de produits chinois, le gouvernement chinois riposta en ajoutant de nouveaux tarifs.

En décembre 2018, la guerre commerciale prit une tournure judiciaire. Washington déposa des accusations criminelles contre la compagnie Huawei pour avoir violé présumément les sanctions américaines sur l’Iran. Considérée comme l’étoile montante de l’industrie des technologies chinoises, Huawei fut alors coupée de ses fournisseurs américains.

Refusant de céder devant les pressions américaines, la Chine accusa alors les États-Unis de pratiquer un terrorisme économique. Dans la perspective chinoise, l’affaire Huawei démontrait ouvertement la volonté américaine d’étouffer le développement technologique de la Chine. Aussi, le gouvernement chinois examina alors différentes options, y compris des scénarios plus ou moins cauchemardesques. Il ouvrit finalement un nouveau front en mai dernier.

Un embargo sur l’exportation des terres rares devint alors à l’ordre du jour. En menaçant de restreindre, voire même de bannir, l’exportation de terres rares, Beijing montra de manière dramatique l’acuité du conflit commercial l’opposant aux États-Unis. Les terres rares, une ressource hautement stratégique, devenait un puissant levier de négociation.

Les « terres rares », composées d’un ensemble de 17 minéraux, possèdent des propriétés magnétiques et conductrices indispensables à l’alimentation de la plupart des appareils électroniques comme les téléphones cellulaires, les télévisions, les ordinateurs personnels, les tablettes électroniques et les haut-parleurs intelligents. 

Le refus soudain de la Chine d’exporter des terres rares aurait des effets économiques négatifs immédiats. Cela signifierait ni plus ni moins un retour aux technologies des années 1980 ou 1990. Or, personne n’est disposé présentement à abandonner son iPad ou son iPhone.

Plus important encore, les terres rares représentent aussi un ingrédient essentiel pour le maintien de nombreux systèmes d’armes aux États-Unis. Les lasers, les sonars, les moteurs à réaction, les radars, les appareils de vision nocturne, les satellites, le guidage de missiles et les systèmes de défense antimissiles ne peuvent pas fonctionner sans les composantes produites à partir des terres rares. En un mot, un embargo sur les terres rares pourrait mettre en péril tout le développement du système de défense américain.

La domination du marché des terres par la Chine est relativement récente. Jusqu’aux années 1980, les États-Unis contrôlaient largement la production. Mais cette industrie étant très polluante, les groupes environnementalistes obtinrent la fermeture graduelle des usines américaines de traitement. 

Présentement, les États-Unis ne disposent plus qu’un site d’exploitation de terres rares, soit la mine MP Materials Mountain Pass située en Californie. Pire encore, les États-Unis n’ont plus aucune usine de transformation dans ce domaine. Aussi, même le minerai d’origine américaine doit être envoyé en Chine pour y être transformé en terres rares.

Entre-temps, la Chine assuma graduellement l’essentiel de la production mondiale. Profitant d’une main-d’œuvre moins dispendieuse et en imposant des normes environnementales moins rigoureuses, le gouvernement chinois s’empara de la production de cette ressource stratégique. Ainsi, la Chine contrôlait encore récemment 86 % de la production mondiale. En 2018, 80 % des terres rares utilisées aux États-Unis venaient de la Chine.

La problématique concernant les terres rares démontre comment l’administration américaine surestima fortement sa capacité de contrôler la chaine d’approvisionnement de cet élément stratégique. La vision à courte vue depuis plus de 30 ans du gouvernement américain est responsable de la présente dépendance nationale dans ce secteur clé. 

Conscient de l’omniprésence d’un monopole chinois dans ce secteur névralgique, l’administration américaine examine présentement différentes options pour soutenir le développement de transformation des terres rares hors de la Chine. Un accent particulier est mis sur le renforcement des capacités d’alliés comme l’Australie qui contrôle déjà 10 % de la production mondiale.

Or, la demande de terres rares dans le monde devrait croître d’ici dix ans proportionnellement au développement des produits de haute technologie. Certains experts affirment même que la demande va quadrupler. Le contrôle de cette ressource stratégique ne fera que s’accentuer. 

Déterminée à maintenir son ascendant sur le développement de produits en haute technologie, la Chine avait déjà décidé en 2015 de resserrer son contrôle de l’exportation des terres rares. Par conséquent, Beijing fusionna alors différentes sociétés et constitua six grandes sociétés de terres rares.

En consolidant ce secteur névralgique, la Chine augmente son influence sur le marché mondial. Ces six géants sont plus en mesure de fixer les prix, d’allouer les ressources à différentes compagnies, de privilégier d’abord les compagnies chinoises, d’améliorer la technologie de la production et même d’assurer une meilleure protection de l’environnement. 

Lors du dernier sommet du G-20 tenu au Japon, la Chine afficha un désir d’en arriver à un accord. Mais pour cela, il faut aussi que les États-Unis démontrent une volonté similaire de faire des compromis. Aussi, Beijing est disposé à souffler à la fois le chaud et le froid. 

Comme le président Xi l’affirma le mois dernier : « La Chine ne veut pas d’une guerre commerciale, mais nous ne craignons pas de la combattre. » En cas d’échec des négociations, la Chine sait qu’elle dispose d’une arme secrète : un embargo sur l’exportation des terres rares. Cet outil devient l’ultime moyen de Beijing de forcer la main à Washington. 

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.