Alors que partout dans le monde les portes se refermaient, le Canada en accepta 40 000 réfugiés syriens, soit proportionnellement 33 fois plus que les États-Unis.

Le leadership moral du Canada dans le monde

ANALYSE / Le Canada n’est pas une superpuissance ou même une grande puissance. Pourquoi alors depuis trois ans de nombreux Américains regardent au nord du 49e parallèle pour trouver une boussole morale? La raison est bien simple. L’administration américaine a abandonné le leadership moral que les États-Unis exerçaient dans le monde depuis plus d’un siècle.

En fait, le Canada remplit un grand vide. Alors que les États-Unis sont déchirés par la montée d’un populisme grossier, de la bigoterie et nationalisme ethnique, la Grande-Bretagne se dirige aveuglément vers le précipice du Brexit, la France est aux prises avec des manifestations sans fin et l’Allemagne est engagée dans une crise de succession. Ce diagnostic un peu surprenant apriori a été posé en février 2019, non par un Canadien, mais par Nicholas Kristof, célèbre chroniqueur américain du New York Times et spécialiste des problèmes internationaux. Voici ses arguments :

Dans l’affaire Huawei, Ottawa respecta scrupuleusement les règles internationales. En dépit des réactions négatives qu’il a subies, le gouvernement canadien remplit ses engagements découlant du traité d’extradition signé avec les États-Unis. Les tribunaux canadiens furent saisis de la question de l’extradition de Mme Meng Wanzhou comme la loi canadienne et le traité d’extradition le prévoient. Dans ce dossier, Ottawa n’a reçu qu’un soutien très symbolique de Washington.

De 1958 jusqu’au milieu des années 1990, le Canada fut, avec l’Irlande, le seul pays à avoir une présence continue dans les missions de paix de l’ONU. Il renoua avec cette tradition de participation à des missions de maintien de la paix en 2018 en dépêchant 250 Casques bleus canadiens dans une mission au Mali.

Alors que les États-Unis ont renié leur signature concernant l’accord de Paris sur le changement climatique, le Canada demeure un leader dans le domaine et travaille étroitement avec les autres dirigeants du monde. Bien sûr, Ottawa a de la difficulté à réaliser tous les objectifs dont il s’est engagé à atteindre d’ici 2030. Néanmoins, il a fait des progrès substantiels dans la mise au point d’une banque du carbone.

Lorsque le monde fut touché par une importante crise humanitaire en 2015-2016, les États-Unis n’ont admis que 12 000 réfugiés syriens. Ce petit nombre fut suffisant pour provoquer une réaction xénophobe aux États-Unis, marquée par l’interdiction d’entrée de musulmans en 2017 par l’administration Trump.

Alors que partout dans le monde les portes se refermaient, le Canada en accepta 40 000 réfugiés syriens, soit proportionnellement 33 fois plus que les États-Unis. Le Canada fut secoué par un élan humanitaire où les Canadiens rivalisaient pour parrainer des familles syriennes et des organisations communautaires réclamaient leur part de réfugiés. Le Canada donna alors une leçon de compassion au reste du monde.

Alors que la présente administration américaine coupa de manière substantielle sa contribution aux programmes d’aide internationale les réduisant de 52 à 40 milliards de dollars, le Canada restaura son niveau de financement à ce qu’il était avant l’ère Harper. En 2018-2019, sa contribution totale atteignit le 6 milliards de dollars, soit proportionnellement plus que Washington.

Plus encore. Contrairement à la plupart des pays développés qui n’acceptent de financer que des projets de grande envergure, le Canada se montre beaucoup plus discret. Il soutient des projets d’aide très rentables pour les populations locales, tels que l’isolation du sel ou la prévention des déficiences mentales, même si ces projets ne font pas les manchettes des réseaux télévisés.

Contrairement à l’administration américaine qui a cessé depuis trois ans de dénoncer les violations des droits humains, le Canada maintient une politique cohérente dans ce domaine. Que cela soit avec l’Arabie saoudite, l’Iran ou la Chine, le Canada n’hésite pas à dénoncer les tortures, les emprisonnements arbitraires, les violations des droits des femmes, la discrimination religieuse ou les exécutions sommaires.

Par exemple, Ottawa a exprimé dans une protestation diplomatique sa préoccupation concernant la détention massive d’environ un million de musulmans dans la région du Xinjiang en Chine au grand déplaisir de Beijing.

En Arabie saoudite, la réaction du prince Mohammed ben Salmane à la protestation canadienne concernant l’emprisonnement d’une activiste des droits des femmes fut encore plus vive. Le prince expulsa l’ambassadeur canadien, interrompit les vols à destination du Canada, rappela les Saoudiens étudiant au Canada, mit fin à l’achat de blé canadien et ordonna la vente d’actifs canadiens.

Dans la crise vénézuélienne, le Canada travaille avec 14 pays d’Amérique latine qui militent en faveur du retour de la démocratie au Venezuela. En reconnaissant Juan Guaido comme le président légitime du Venezuela, le Canada, un pays non considéré comme impérialiste, lui donna une caution morale importante.

Les libéraux et progressistes américains sont enthousiasmés par les politiques canadiennes qu’ils considèrent comme très sensées. Que cela soit le contrôle des armes à feu, la surveillance bancaire, la promotion des entreprises, la redistribution des revenus visant à diminuant les inégalités, le programme universel de santé ou le libre accès à l’avortement, le Canada fait pour eux figure de leader moral.

Le Canada apparaît peut-être pour certains Américains comme un pays terne et ennuyeux selon Kristof. À ses amis canadiens qui mentionnent certains scandales comme celui de SNC-Lavalin, il rétorque que le Canada représente néanmoins un modèle de gouvernance et affiche une fibre morale dont les États-Unis auraient avantage à s’inspirer et qu’il « apparaît également comme un leader moral du monde libre ».

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.