Joanna Schroeder a découvert accidentellement comment les suprématistes blancs ont infiltré les réseaux sociaux fréquentés par ses enfants. — photo archives, la tribune

L’appel pressant d’une mère blanche

CHRONIQUE / Joanna Schroeder, femme libérale californienne et mère de deux adolescents, publia l’été dernier une série de « tweets » qui devinrent vite viraux. Elle mettait simplement en garde les parents d’adolescents blancs : « Si vous ne prêtez pas attention aux échanges de vos enfants sur les médiaux sociaux, les suprématistes blancs le feront ».

En effet, les suprématistes blancs ont étudié étroitement le comportement des jeunes adolescents blancs sur les médias sociaux et ont ajusté leur stratégie en conséquence. Découvrant les besoins psychologiques de ces derniers, ils développèrent des approches dans leur propagande pour combler ces besoins.

Schroeder découvrit accidentellement l’influence de suprématistes blancs sur ses enfants en demandant un jour à l’un d’eux de lui montrer ses échanges sur les médias sociaux. Pendant que ce dernier faisait défiler très rapidement son site, elle aperçut une série d’images d’Hitler. Elle découvrit aussi que son fils plaisantait avec ses amis sur l’holocauste ou l’esclavage en partageant des messages extrémistes.

Cette découverte l’amena à bavarder plus profondément avec ses fils. Elle fut alors secouée en entendant un de ses fils déclarer qu’elle était une « féministe déconnectée ». En effet, c’est le genre d’expression qui est utilisée par les groupes d’extrême droite aux États-Unis pour attaquer les femmes « qui dénoncent le racisme, le sexisme ou l’homophobie ».

Aussi, elle se familiarisa avec le langage codé des réseaux sociaux extrémistes. Par exemple, l’expression « flocon de neige » est utilisée « pour se moquer des gens jugés trop sensibles, en particulier sur les questions touchant les minorités ». De même, le mot « kek » fait référence à une sorte de religion nationaliste blanche, alors que l’expression « sang et sol » reflète l’idéal nazi de protéger une patrie blanche. De même, les chiffres 14 ou 88 sont associés directement à Hitler.

Ce langage codé est aussi sexiste et homophobe. Le mot « feménoïde » désigne la femme comme un être non humain. Le terme « cuck » est utilisé pour insulter un homme en le traitant de « cocu ». Le mot « chad » caractérise des célibataires masculins victimes d’une présumée discrimination sexuelle. Et finalement, la lettre « bêta » décrit un homme faible par opposition à un homme « alpha ».

En observant le comportement de ses garçons sur les réseaux sociaux, elle décela la stratégie de blogueurs d’extrême droite sur leur façon de préparer le terrain pour transformer les adolescents blancs en suprématistes blancs. Pour les attirer vers des sites de contenu extrémiste, ils ont construit ces derniers sur mesure pour les adolescents blancs en adoptant une approche ironique, sarcastique ou irrévérencieuse.

Schroeder note aussi que les jeunes adolescents aiment se sentir comme des adultes en partageant des plaisanteries sexistes, homophobes, racistes ou antisémites. Ils se considèrent drôles en effectuant des plaisanteries de mauvais goût et en adoptant une attitude irrévérencieuse. Ne décelant pas les nuances, ils répètent sans cesse les mêmes blagues. Ils ne voient pas qu’ils sont alors en train de « normaliser des idéaux répugnants ».

En s’affichant sur les réseaux sociaux comme des sympathisants nazis, les adolescents blancs ne réalisent pas que leurs messages peuvent les suivre pendant des années. En plus d’être entraînés dans un processus de radicalisation, ils pourraient aussi être criminellement poursuivis. Ils ne réalisent pas toujours comment la propagation de l’idéologie de la suprématie blanche génère un climat de peur chez les personnes qui en sont la cible.

La capacité des groupes extrémistes de recruter de jeunes adolescents dépasse une simple impulsion nationale passagère. Nous pourrions a priori penser que ce phénomène est lié à la caution morale accordée à ces groupes par un certain dirigeant américain. Mais le problème est plus profond et plus systémique.

Ce phénomène est ancré dans la façon dont les jeunes appréhendent le monde. Grandissant dans l’univers parallèle des jeux vidéo et communiquant entre eux par les réseaux sociaux, les jeunes Américains vivent comme s’ils étaient dans un pays imaginaire. En conséquence, ils sont des candidats idéaux pour les groupes d’extrême droite et les théoriciens du complot. Les familles de ces jeunes assistent impuissantes à la radicalisation de leurs enfants.

Les Américains plus âgés qui ont milité pour développer une société plus ouverte et plus inclusive voient avec ahurissement leurs enfants se radicaliser à travers les réseaux sociaux. Au nom d’un libertarisme toxique qui permet aux discours haineux de se propager, les jeunes Américains adhèrent à une vision idéologique du monde promue par la droite radicale.

La société américaine est confrontée depuis quelques années à une nouvelle réalité alarmante. Les groupes nationalistes blancs et autres types d’associations d’extrême droite se développent à un rythme vertigineux. Le nombre de jeunes convertis au radicalisme de droite est renversant. Ici, on ne parle pas de centaines de milliers, mais de millions de jeunes blancs qui se nourrissent idéologiquement parlant de la propagande raciste blanche.

Le résultat est palpable avec la montée fulgurante du nationalisme blanc. L’augmentation de leur recrutement va de pair avec la multiplication d’horribles massacres perpétrés par leurs membres. La ligue américaine anti-diffamation qui compile les incidents liés aux groupes de la suprématie blanche note une augmentation de 182 % en 2018 par rapport à 2017. Le nombre d’incidents est passé de 421 à 1187.

L’avertissement représente une étape fondamentale. Les « tweets » de Schroeder visaient à sensibiliser les parents américains au fonctionnement de plateformes extrémistes comme Reddit, Discord et Instagram, qui mêlent aux jeux vidéo des discussions remplies de propos haineux. Son message semble avoir été entendu.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.