La superpuissance éducative canadienne

ANALYSE / L’arrivée au pouvoir de Donald Trump a eu des répercussions pas seulement économiques ou commerciales au Canada, mais aussi sur le plan culturel, plus particulièrement dans le monde de l’éducation. La transformation du pays en une superpuissance éducative était déjà largement amorcée avant 2017, mais ce phénomène s’est depuis fortement amplifié.

Les succès canadiens aux tests scolaires internationaux sont remarquables. Le Canada s’est hissé au premier rang mondial. Ces tests démontrent que le pays possède les systèmes d’éducation (compétence relevant des provinces) les plus performants du monde, capables de rivaliser avec ceux de Singapour, Corée du Sud, Norvège ou Finlande.

Les élèves canadiens se classent dans les 10 premiers rangs en mathématiques, en sciences et en lecture. Le Canada est un des rares pays ayant réussi cet exploit. Plus encore, trois provinces canadiennes, soit l’Alberta, la Colombie-Britannique et le Québec, se classent dans les cinq premières places mondiales en sciences. Décidément, les performances canadiennes en éducation sont nettement plus éclatantes que celles de son voisin du sud.

En dépit des politiques différentes entre les systèmes éducatifs des provinces, celles-ci adhèrent au principe de l’égalité des chances en éducation. Cet engagement pancanadien se répercute dans les résultats scolaires. Que l’élève provienne d’un groupe défavorisé ou plus nanti, qu’il soit natif du Canada ou issu de l’immigration, l’écart entre ces différentes catégories sociales est le plus faible au monde. Il n’est que de 9 % au Canada, comparativement à 17 % à Singapour ou 20 % en France.

Cependant, là où l’effet Trump se fait sentir de manière exceptionnelle se situe au plan universitaire. Depuis trois ans, le Canada attire un nombre record d’étudiants étrangers. Les récentes politiques anti-immigrations américaines ont eu des effets certains sur l’endroit où les étudiants étrangers choisissent d’étudier. Le Canada est devenu une alternative nord-américaine aux États-Unis.

Le nombre d’Américains choisissant d’étudier dans les universités canadiennes bat aussi des records. D’ailleurs, de nombreuses universités canadiennes font des efforts sans précédent pour attirer des étudiants américains.

La présence d’un fort contingent d’étudiants étrangers inscrits dans des programmes postsecondaires est un phénomène relativement nouveau au pays. En 1983, le Canada n’en recevait que 32 200. Ce nombre a grimpé à 84 000 en 1995 pour atteindre 184 000 en 2008, 355 000 en 2015 et 432 000 en 2016. En 2017, leur nombre a dépassé les 492 500 pour finalement s’élever à plus de 572 400 en 2018.

En comparaison, les collèges et universités américaines attiraient en 1979 quelque 286 000 étudiants étrangers. Ce nombre passa à 390 000 en 1989, 500 000 en 1999, 690 000 en 2009 pour atteindre 1 100 000 en 2016. Depuis, le nombre stagne en bas de ce dernier chiffre.

Ces statistiques sont encore plus révélatrices lorsque nous tenons compte de la différence de population étudiante dans les deux pays. Le nombre d’étudiants étrangers stagne aux États-Unis autour du 5 % sur une population étudiante postsecondaire de 19 millions. Par contre, les étudiants étrangers représentent maintenant 27 % des 2 051 000 étudiants inscrits dans des programmes postsecondaires canadiens. En tenant compte du fait que les États-Unis ont approximativement 10 fois plus d’habitants que le Canada, ils attirent cinq fois moins d’étudiants étrangers que leur voisin du nord.

Décidément, le refus américain d’accueillir davantage d’étudiants étrangers crée un vide dont plusieurs pays, incluant le Canada, tentent de profiter. C’est avec l’Inde que le changement est le plus notable. L’Inde a dépassé la Chine en 2018 avec 172 625 inscriptions dans les universités canadiennes, enregistrant ainsi une augmentation de 40 % par rapport à 2017. La Chine arrive au deuxième rang avec l’envoi de 142 985 étudiants.

L’apport des étudiants étrangers est important pour les universités canadiennes. La croissance du nombre d’étudiants internationaux a permis aux universités canadiennes d’avoir une augmentation totale de 24 000 inscriptions entre 2017 et 2018, au lieu de subir une baisse de 56 000.

Les politiques américaines sur l’interdiction de voyager touchent durement les universités américaines. Ces dernières deviennent de moins en moins capables d’attirer et de conserver les étudiants étrangers les plus brillants. Cette dynamique menace la capacité américaine de conserver son avance scientifique.

Les étudiants étrangers ont souvent été les moteurs économiques des États-Unis dans le développement d’entreprises d’avant-garde. Or, Washington met de plus en plus d’obstacles aux étudiants étrangers désirant obtenir après leurs études un statut de résident permanent.

Entre-temps, Ottawa poursuit une politique exactement à l’inverse. Tout étudiant international inscrit dans un programme collégial ou universitaire d’au moins deux ans peut obtenir un permis de travail de trois ans. Une fois qu’il a gradué, cet étudiant se qualifie aisément pour obtenir un statut de résident permanent. Cette politique incite un grand nombre d’étudiants étrangers à choisir les universités ou collèges canadiens.

Cette politique d’ouverture a un effet économique boomerang. L’apport des étudiants étrangers fait en sorte que le Canada se démarque comme ayant « la plus forte proportion au monde d’adultes en âge de travailler ayant suivi des études supérieures ». En conséquence, beaucoup de compagnies américaines tentent de profiter de cette situation pour investir au Canada afin de tirer avantage du grand nombre de travailleurs étrangers hautement qualifiés formés dans les universités canadiennes.

Décidément, en choisissant de prioriser l’éducation, le Canada, contrairement aux États-Unis, s’est positionné pour devenir une superpuissance éducative et être mieux en mesure d’affronter les défis du 21e siècle.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.