Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal
La juge Amy Coney Barrett
La juge Amy Coney Barrett

La signification de la nomination de la juge Amy Coney Barrett

Les chrétiens ultras conservateurs sont ravis de la nomination de la juge Barrett. Lors de sa nomination en 2017 à la 7e Cour d’appel fédérale, sa foi catholique représenta un point critique dans ses audiences. Avec sa confirmation, non seulement les conservateurs auront une majorité de 6 contre 3 juges à la Cour suprême, mais ils auront aussi une juge qui se situe à l’extrême droite sur l’échiquier politique et juridique.

La plus haute cour américaine est devenue depuis une génération de plus en plus assujettie à une mouvance catholique conservatrice. En fait, avec la confirmation de la juge Barrett, les juges catholiques représentent 5 des 9 membres de la cour. En plus, le juge Gorsuch est aussi un ancien catholique devenu épiscopalien.

Avec 70 millions de fidèles, les catholiques composent seulement 22 % de la population américaine. Mais ils représentent au moins 55 % des membres de la Cour suprême. Pire encore, la proportion des catholiques conservateurs aux États-Unis a subi une forte diminution avec l’influence que la population d’origine hispanique gagne dans l’Église. En dépit de cela, le courant intellectuel catholique conservateur connaît une ascension dans les sphères juridiques américaines.  

Or, la juge Barrett fait partie de la frange la plus extrémiste de ce courant catholique conservateur. Elle adhère à la mouvance charismatique catholique qui représente 1,5 million de fidèles, soit moins de 2 % de la population catholique américaine. Plus encore, elle est membre du groupe le plus militant de ce mouvement, le « People of Praise ». Ce groupe représente une très petite secte catholique qui compte 1700 membres dispersés dans 22 villes des États-Unis, du Canada et des Caraïbes.

Les membres du « People of Praise « sont des militants passionnés, voire même des catholiques fanatiques. Comme les millions de chrétiens du mouvement pentecôtiste protestant, les membres de cette secte catholique ont « expérimenté la bénédiction du baptême dans le Saint-Esprit et les dons charismatiques décrits dans le Nouveau Testament « . Entre eux, ils s’appellent « frères » et « sœurs ». S’étant engagés personnellement « à une vie d’amour et de service aux autres membres de la communauté », ils se soutiennent « mutuellement financièrement, matériellement et spirituellement ».

Lors des audiences de 2017 pour un poste à la Cour d’appel, elle affirma « qu’elle était une catholique fidèle, mais que ses croyances religieuses n’influenceraient pas ses décisions en tant que juge ». Pourtant, quelques mois plus tard, elle déclara que l’avortement représentait toujours un acte immoral et, en conséquence, elle vota contre le droit à l’avortement en tant que juge de la Cour d’appel fédérale.

Simone Campbell, une religieuse catholique de Washington, exprime la réprimande la plus cinglante à l’égard de la nomination de la juge Barrett. D’entrée de jeu, elle affirme : « Je sais que la juge Barrett partage ma foi, mais ses paroles et ses actions passées prouvent qu’elle ne considère pas que toute vie est sacrée ». La sœur Campbell ajoute ensuite : « Les catholiques ne peuvent pas soutenir les juges ou les politiciens qui font abstraction flagrante de l’étendue de l’enseignement social catholique sur les droits des femmes, le droit de vote, les droits des immigrants, les soins de santé, les protections environnementales, et bien plus encore. »

Elle termine en déclarant que la tradition politique américaine admet que « tout le monde a le droit de croire, de pratiquer et d’adorer comme il l’entend ». Toutefois, derrière ce principe se trouve aussi un autre principe fondamental, à savoir qu’un juge ou un politicien ne peut pas imposer ses croyances au reste de la société. On appelle cela la séparation de l’Église et de l’État. C’est ce dernier principe qui est remis en question avec la juge Barrett.

En effet, en plus d’être une croyante fondamentaliste, elle affiche une attitude dogmatique similaire au plan juridique. Que cela soit sur les questions de l’avortement, du port des armes à feu, de l’immigration ou du droit aux soins de santé, la juge Barrett n’a pas hésité à afficher sa foi conservatrice. 

Bien qu’un récent sondage du Pew Research Center démontre que 59 % des chrétiens, 66 % des catholiques et 70 % des Américains ne veulent pas que la Cour suprême annule le jugement Roe c. Wade, qui assure le droit à l’avortement, la confirmation de la juge Barrett va assurer le renversement de la décision de 1972. 

Depuis 2017, celle-ci a voté à trois reprises pour restreindre le droit à l’avortement. En 2018, elle a exprimé une dissidence par rapport à une décision de la 7e Cour d’appel déclarant anticonstitutionnelle la loi de l’Indiana qui interdit aux médecins de pratiquer un avortement en raison de la race, du sexe ou du handicap du fœtus. Avec sa confirmation, toutes les Américaines vont perdre leur droit à leur autonomie corporelle.

Par ailleurs, elle s’est posée en adversaire de l’Obamacare, la loi qui assure une couverture en soins médicaux abordables aux Américains, y compris aux personnes ayant des problèmes de santé préexistants. Or, en 2017, elle critiqua le vote du juge Roberts qui permit à la Cour suprême de déclarer constitutionnelle cette loi dans un vote 5 contre 4. Elle accusa le juge Roberts d’avoir erré juridiquement. Par conséquent, la question de l’Obamacare doit revenir devant la Cour suprême le 10 novembre prochain.

La nomination de la juge Barrett représente une étape charnière dans l’histoire de la Cour suprême. Sa confirmation est aussi importante que celle du juge Earl Warren en 1953. Elle fait en sorte que, pour au moins une génération, la plus haute cour américaine sera un bastion conservateur.

En plus de la frange religieuse conservatrice du parti républicain, les organisations conservatrices telles que la Heritage Foundation, l’Institut Cato et la Federalist Society ont raison de jubiler. Ils vont pouvoir continuer de démanteler légalement les programmes de l’État providence mis en place depuis le New Deal. Il reste à déterminer comment les démocrates réagiront à cette volonté de ramener la société américaine aux années 1920.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.