Si 83 % des Canadiens affirmaient avoir confiance au président américain sous le règne d’Obama, ils ne sont plus que 22 % à faire de même maintenant.

La relation malveillante de Donald Trump avec le Canada

ANALYSE / À travers les décennies, les relations canado-américaines ont connu des hauts et des bas. Durant les années 1960, le Canada a fortement déplu aux États-Unis à plusieurs reprises en s’opposant aux ambitions impérialistes américaines et en ouvrant ses frontières aux résistants américains. Néanmoins, jamais les relations entre les deux pays n’avaient sombré aussi bas qu’avec Donald Trump.

Depuis un siècle, les Canadiens développèrent l’idée que leur pays entretenait une relation spéciale avec les États-Unis. Nous faisions presque partie de la famille. Habituellement, un président américain effectuait sa première visite à l’étranger au Canada. Or, Trump dérogea à cette règle. Les Canadiens eurent alors le sentiment qu’il considérait le Canada comme une simple région géographique.

Les Canadiens sont traditionnellement sensibles au peu d’attention que les États-Unis portent à leur allié nordique. Ils considèrent ce manque d’attention comme une sorte de négligence, voire de mépris. Mais avec le président Trump, la situation est inversée. Les Canadiens continuent de se sentir victimes, mais cette fois-ci à cause d’une trop grande attention que le président américain leur accorde.

Depuis 2015, Trump ressasse sans arrêt une rhétorique populiste sur l’importance de rendre sa grandeur à l’Amérique.

Dans cette rhétorique, le Canada est devenu un gros méchant, une nation prédatrice qui n’hésite pas à arnaquer et à profiter indûment des pauvres Américains. Selon ses dires, l’ALENA est le pire accord commercial de tous les temps signé par Washington.

Très narcissique, Trump est reconnu pour sa malhonnêteté et sa vantardise. Intimidateur né, il n’hésite pas à écraser tout individu ou groupe qu’il considère comme faible. Pour forcer le Canada à signer un nouvel accord selon ses termes, Trump n’hésita pas à évoquer une loi des années 1960 sur la défense nationale, traitant ainsi le Canada comme une nation ennemie. Ce faisant, il imposa d’importants tarifs sur l’acier et l’aluminium canadiens.

Plus encore, au sommet du G7 tenu à La Malbaie en juin 2018, il ajouta à ses insultes et distorsions fréquentes des attaques contre le premier ministre canadien. Alors qu’il déclarait qu’aucun président n’avait jamais été aussi mal traité par le Canada, un de ses conseillers alla jusqu’à dire que l’enfer réservait une place de choix à Justin Trudeau. Et finalement en août 2018, Trump annonça sa volonté de donner une bonne leçon au Canada en l’obligeant à la soumission.

Dans sa relation avec Justin Trudeau, Trump s’est comporté clairement en tyran. Parce que le premier ministre s’est montré courtois et poli, le président en déduisit qu’il était faible. Il recourut alors à l’intimidation, sa stratégie de prédilection. Trump accusa Trudeau d’être de mauvaise foi simplement parce que ce dernier rejetait le diktat américain.

Dans une perspective plus large, il faut reconnaître que le Canada n’a été ajouté qu’à sa liste de cibles. Évaluant les relations bilatérales canado-américaines que dans une perspective commerciale, la calculant en dollars et en cent. Il réagit simplement comme si cela était une transaction immobilière. Son animosité envers le Canada doit être perçue d’abord à travers cette lentille étroite.

Par ailleurs, imbu de lui-même, il possède mal ses dossiers et ne lit pas les rapports préparés par ses conseillers. Ainsi, le présumé déséquilibre commercial américain avec le Canada n’est qu’un produit de son imagination. La question des produits laitiers, considérée par Trump comme un enjeu majeur de la négociation, ne représente que 0,12 %, soit à peine un millième des échanges bilatéraux entre les deux pays.

Les Canadiens, en dépit d’importantes variations géographiques, se considèrent globalement comme un peuple stoïque, poli, respectueux des règles et à l’esprit collectif. Très fiers de leur histoire, les Canadiens se perçoivent aussi comme formant un pays autonome, capable de défendre ses droits. Le Canada est l’antithèse d’une nation faible et peureuse.

La rhétorique de Trump fonctionne peut-être auprès de ses partisans, mais les Canadiens ne la prennent tout simplement pas. Elle a réveillé un fort sentiment antiaméricain au Canada. Malgré ses protestations concernant son amour du Canada, Trump est clairement perçu comme le premier président américain à être anti-canadien.

Les conséquences sont palpables. Les Canadiens expriment dans les sondages une profonde répulsion à son égard. Ils rejettent autant l’individu que ses politiques. Quelque 92 % pensent qu’il est arrogant, 78 % qu’il est intolérant et 72 % le perçoivent comme dangereux. Par contre, seulement 16 % croient qu’il est assez qualifié pour assumer la présidence américaine.

De même, 84 % des Canadiens rejettent sa proposition de construire un mur à la frontière mexicaine; 78 % affichent leur désaccord à sa décision de se retirer de l’accord de Paris sur le climat et 64 % s’opposent à ses décrets d’interdiction d’entrée aux États-Unis des voyageurs en provenance de certains pays musulmans.

Cette forte antipathie à l’égard de Trump se répercute dans la perception que les Canadiens ont des Américains. Le ressentiment antiaméricain des Canadiens n’a jamais été aussi grand depuis 50 ans. Le niveau d’antipathie qui était de 35 % sous Obama est monté à 60 % sous Trump.

Si 83 % des Canadiens affirmaient avoir confiance au président américain sous Obama, ils ne sont plus que 22 % à faire de même maintenant. Décidément, Trump est aussi une figure polarisante au Canada réussissant à rassembler largement les Canadiens contre lui. Une forte majorité des Canadiens pensent dorénavant qu’il est impossible de faire confiance aux Américains. Le ressac est tel qu’il faudra beaucoup de temps pour rebâtir une confiance réciproque.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.