Gilles Vandal
Chez Trump, cette stratégie est très simple: il fait oublier une controverse en en créant une autre.
Chez Trump, cette stratégie est très simple: il fait oublier une controverse en en créant une autre.

La politique de diversion comme mode de gouvernance

Chronique / Différents commentateurs ou spécialistes des campagnes électorales comme Charles P. Pierce, d’Esquire, ou David Axelrod, le principal conseiller d’Obama, ont décrit Donald Trump comme une espèce d’objet brillant dans le firmament politique. Son éclat pulvérise ses adversaires et éblouit les spectateurs. C’est une étoile toujours en mouvement, qui désoriente ainsi les meilleurs observateurs. 

Ici, il faut dire que Trump n’a rien inventé. Il recourt à un concept de diversion stratégique qui remonte à Sun Tzu, le grand stratège chinois du 6e siècle avant notre ère. Cette tactique militaire visait à tromper l’ennemi quant à ses véritables intentions. Chez les magiciens, on définit cette approche comme un tour de passe-passe. L’objectif consiste essentiellement à induire en erreur les spectateurs en leur cachant certaines manipulations. Par exemple, lorsque les spectateurs sont concentrés sur la baguette magique, ils ne voient pas que l’on glisse le lapin dans le chapeau.

Chez Trump, cette stratégie est très simple : il fait oublier une controverse en en créant une autre. Par ses sorties intempestives, par de fausses accusations et par des mensonges éhontés, il attire constamment l’attention des médias. Il provoque un véritable feu d’artifice. Sa gestion de la présente pandémie représente un exemple extraordinaire de cette réalité. Il réussit ainsi à détourner l’attention des journalistes et du public des vraies questions. 

Ce mode de gestion ne se limite pas chez lui au domaine politique. C’était déjà sa façon de procéder comme homme d’affaires ou vedette de la série The Apprentice. Les stratèges en marketing connaissent bien cette approche, qu’ils nomment le syndrome des objets brillants. Toutefois, l’émergence de Trump sur la scène politique eut l’effet d’un magicien qui recourait à la prestidigitation pour distraire son public et dissimuler sa tromperie. 

Le phénomène n’est pas nouveau. Lyndon Johnson l’avait déjà utilisé en 1964 contre Barry Goldwater avec la publicité dévastatrice de Daisy. D’ailleurs, le grand historien Daniel Boorstin écrivait déjà en 1962 que le monde était à l’aube de l’artifice, alors que de pseudo-événements allaient accaparer les débats politiques. Ces pseudo-événements sont devenus depuis le moteur de la publicité électorale. En 1988, par exemple, Bush père a gagné la Maison-Blanche grâce à une fausse représentation de la politique de libération conditionnelle de Michael Dukas en utilisant l’affaire Willie Horton.

En se concentrant sur l’objet brillant, on court le danger de le transformer en objet réel. C’est ce qui est survenu en 2016 avec Donald Trump. Sa tactique de diversion est très simple. Il n’a qu’à dire quelque chose de complètement faux, ridicule ou bizarre pour que les médias s’activent. 

Il fait alors les manchettes, car les différents médias débattent du sens de sa déclaration et se lancent dans le processus de vérification. Durant ce temps, ils cessent de couvrir les vrais enjeux ou questions qui préoccupent Trump. Ce procédé marche à tout coup, même si la déclaration est complètement farfelue. Nous n’avons qu’à penser à ses déclarations allant à l’encontre des experts médicaux concernant l’utilisation du Lysol ou celle de l’hydroxychloroquine pour traiter le coronavirus. Son recours aux théories du complot joue le même rôle.

Par exemple, depuis deux mois, de quoi Trump cherche-t-il à distraire le public américain? La réponse est bien simple. Il avait sans cesse déclaré que le coronavirus n’était pas pire qu’une petite grippe et qu’il disparaîtrait en avril. La pandémie n’était qu’un canular inventé par les démocrates. 

Or, depuis, le nombre de morts aux États-Unis dépasse les 100 000. Les États ont dû mettre en place des politiques de confinement qui ont paralysé l’économie et mis au chômage plus de 35 millions d’Américains. Pire encore, selon la FED, la reprise économique prendra des années à se réaliser.

Décidément, les nouvelles sont très mauvaises. Trump veut se faire réélire en novembre prochain. Il ne peut pas l’être en comptant sur ses mauvaises performances. Il lui reste donc à salir son adversaire et à distraire le public en créant continuellement de nouvelles controverses et en faisant des bouffonneries pour attirer l’attention. Afin de détourner l’attention de sur son fiasco sans précédent, Trump a recours à encore plus de ses déclarations excentriques en se déchaînant sur Tweeter.

En plus de ses déclarations sur le Lysol et l’hydroxychloroquine, Trump a lancé tout un tas de controverses. Celles-ci vont de ses accusations contre la Chine, à la destitution de quatre inspecteurs généraux, à la vente d’armes à Taïwan, aux diverses fausses accusations contre Barack Obama, au refus d’inviter Obama à un dévoilement de son portrait, aux allégations sur la sénilité de Joe Biden, au présumé complot démocrate pour frauder les élections de 2020 par des votes par la poste, à l’opposition au port de masques sanitaires, à l’incitation des mouvements de droite à défendre les grandes libertés américaines, etc.

Même si la société a entamé le processus de déconfinement, la création de controverses reste primordiale pour Trump. Un simple retour à la normale, marquée par la présence de dizaines de millions de chômeurs, fait mal paraître le président. Il est donc essentiel pour lui de mobiliser sa base tout en cherchant à diminuer l’enthousiasme de ses adversaires.

Toutefois, la stratégie de diversion de Trump n’est pas sans conséquence. Son refus de voir la réalité en face et d’affronter la pandémie est responsable de près de 100 000 décès. Selon les experts médicaux américains, le simple fait d’autoriser la mise en place d’une vaste politique de confinement comme le Dr Fauci le proposait avant la fin février aurait permis de sauver au moins 80 % des personnes qui sont décédées. Mais Trump n’accepta d’entériner une telle approche que le 17 mars.

Le 3 novembre prochain, les électeurs américains auront le choix de reconduire au pouvoir un amuseur public qui les a menés à la ruine par des tours de passe-passe ou bien d’élire un candidat qui est disposé à redonner sa dignité à la fonction présidentielle. 

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.