Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal
L’épidémie de peste de 1629-1633 allait révéler les limites des connaissances médicales de l’époque quant aux origines de la peste.
L’épidémie de peste de 1629-1633 allait révéler les limites des connaissances médicales de l’époque quant aux origines de la peste.

La peste des villes italiennes de 1629-1633

CHRONIQUE /  L’épidémie de peste ayant frappé les villes italiennes entre 1629 et 1633 montre comment une épidémie peut changer le rapport de force géopolitique dans le monde. Alors que le nord de l’Europe - soit la France, la Hollande et l’Angleterre - perdait moins de 20 % de sa population à cause de la peste au 17e siècle, cette chute atteignit 35 % en Italie. Celle-ci perdit ainsi plus de trois millions de personnes en une seule épidémie.

L’Italie avait déjà subi de plein fouet la peste noire de 1347-1352. Cette deuxième pandémie de peste, après celle de Justinien, persista en Italie jusqu’au 18e siècle. Les villes du nord de la péninsule furent ensuite touchées périodiquement par l’éclosion de graves épidémies de peste en 1360–1363, 1373–1374, 1382–1383, 1400, 1456–1457, 1478, 1484–1486, 1522–1529 et 1575–1577. Toutefois, en 1629, cela faisait deux générations que la peste n’avait pas frappé les villes italiennes.

Or, en 1630, 34 grandes villes furent ravagées par la peste et en 1631, ce fut 21. Par exemple, Vérone perdit alors 33 000 de ses 54 000 habitants, alors que Venise en perdit 46 000 sur 140 000 et Milan 60 000 de ses 130 000 habitants. Les villages entourant ces villes étaient tout aussi touchés. La population de certaines communautés rurales chuta de plus de 50 %. Dans l’ensemble du nord de l’Italie, environ deux de ses cinq millions d’habitants moururent de la peste.

Pourtant, les cités-États avaient adopté de nouvelles réglementations anti-contagions pour contrer ce fléau après 1347. Les nouvelles mesures servirent de base à l’établissement d’un programme global de santé publique. Plus encore. Les autorités posèrent alors la question à savoir jusqu’où elles pouvaient aller dans l’empiétement sur les libertés individuelles.

Aux 14e et 15e siècles, les différentes cités-États italiennes furent captives de la création de bureaux de santé en Europe pour contrer les épidémies. Toutes les grandes villes avaient ainsi leur propre bureau de santé responsable de répondre à l’éclosion d’une épidémie. Or, si des médecins faisaient partie de ces bureaux permanents, la composition de ces derniers était dominée par des hommes politiques. L’idée était que ceux-ci étaient mieux placés pour forcer les populations à se soumettre à des politiques impopulaires.

L’épidémie de 1629-1633 allait révéler les limites des connaissances médicales de l’époque quant aux origines de la peste. Les médecins, comme les autres membres des bureaux de santé, n’avaient aucune idée du mécanisme de contagion de la peste. Ils savaient uniquement que la maladie se transmettait d’une personne à une autre. En conséquence, la politique des bureaux de santé consistait essentiellement à imposer une quarantaine aux personnes et à leurs biens en provenance de villes infectées lorsque l’on apprenait qu’une épidémie de peste y était apparue et à isoler les pestiférés pour les empêcher de propager la maladie.

Cordons sanitaires

Chaque cité-État pouvait ainsi imposer des cordons sanitaires à ses frontières. La règle normale était que, pour entrer dans un État, un voyageur avait besoin d’un laissez-passer de santé montrant qu’il n’était pas malade. Toute personne privée d’un tel certificat se voyait refuser l’entrée. Les autorités locales pouvaient ainsi contrôler un éventail de groupes transitoires tels que les vagabonds, les mendiants, les déserteurs, les colporteurs, les bergers, les journaliers, etc.

Comme la peste prenait de l’ampleur, les différentes cités-États adoptèrent des mesures radicales pour la contrer. Par exemple, la quarantaine dévastait le commerce entre villes, alors que les différentes villes plaçaient les individus soupçonnés d’être pestiférés dans des refuges établis souvent dans des églises ou des monastères. Ceux qui possédaient des maisons s’y voyaient confinés avec leur famille. Les portes et les fenêtres du rez-de-chaussée étaient alors scellées. Ils s’approvisionnaient en nourriture par les fenêtres ouvertes aux étages supérieurs. Les vêtements, la literie et autres biens des malades étaient saisis et brûlés. L’isolement perturbait la vie familiale.

L’isolement forcé d’un large nombre de personnes paralysa la vie économique. Les artisans qui travaillaient à domicile dans leur atelier pouvaient perdre leur entreprise s’ils tombaient malades et que leur matériel était brûlé. Les matières textiles étaient particulièrement sujettes à être saisies et brûlées.

Comme les cadavres devaient être retirés rapidement, les bureaux de santé enfreignirent les coutumes funéraires traditionnelles italiennes. Souvent les personnes n’étaient même pas enterrées dans un lieu sacré. Les bureaux de santé entrèrent ainsi en conflit avec les autorités religieuses. Pire encore, ils interdirent les processions religieuses et suspendirent les messes. Ces politiques provoquèrent des protestations de groupes qui désiraient intercéder auprès de leur saint favori dans l’espoir qu’il mette fin à l’épidémie.

Dans beaucoup de villes, l’imposition de ces mesures radicales provoqua une résistance violente. Des foules insultèrent des officiels, alors que dans différentes villes les foyers d’éclosions étaient fermés. Dans plusieurs cas, les autorités durent reculer et assouplir les règles, d’autant plus que certains individus réussissaient à soudoyer des officiels pour éviter de voir leurs biens être brûlés.

L’épidémie de peste de 1629-1633 eut un effet catastrophique sur la position économique de l’Italie. Les grandes villes commerciales - comme Florence, Milan et Venise - perdirent leur prédominance au sein de la société européenne. Dès 1650, elles furent remplacées par Amsterdam et plus tard par Londres comme centres industriels, commerciaux et financiers du monde. La peste fut un facteur important du déclin économique de l’Italie.

On assista alors à un transfert du centre économique de la Méditerranée au nord de l’Europe. La chute dramatique de la population italienne posa un problème de main-d’œuvre. Les fabricants italiens devaient verser des salaires plus élevés, cessant ainsi d’être en mesure de concurrencer les fabricants français, hollandais et anglais.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.