Chronique

Bons pauvres, mauvais pauvres

CHRONIQUE / Il est difficile d’être contre la vertu en politique quand les gouvernements annoncent de nouvelles mesures pour aider les moins bien nantis. La réaction habituelle des partis d’opposition et des lobbies est de dire qu’on aurait dû être plus généreux ou plus attentif aux besoins des gens.

C’est ce qu’a fait Manon Massé de Québec solidaire en reprochant aux libéraux d’avoir départagé les gens entre «bons pauvres» et «mauvais pauvres». Les «bons pauvres» étant ceux qui sont inaptes à l’emploi et pour qui on sera plus généreux, et les «mauvais pauvres», ceux qui sont aptes à l’emploi et qui sont pénalisés s’ils ne s’inscrivent pas dans des mesures de retour au travail.

Ce débat a tellement fait l’objet de discussions et de controverses, dans le passé, qu’on a tendance à oublier un élément important :  les prestataires de l’aide sociale sont l’objet de beaucoup de préjugés. Tout le monde admet que les gens inaptes au travail ont besoin d’une aide financière améliorée. Mais la générosité collective est beaucoup moins grande à l’endroit des prestataires qui sont aptes au travail et qu’on accuse souvent d’abuser du système. 

La distinction entre aptes et inaptes qu’a fait le gouvernement dans son annonce de dimanche n’est donc pas une surprise. Mais si ça peut sembler facile d’amener les prestataires aptes au travail à se trouver un emploi, ce n’est pas aussi simple dans la vraie vie. C’est peut-être le député Harold Lebel du Parti québécois qui a le mieux illustré ce défi dans sa réaction de lundi. «Quand tu arrives à la pauvreté, quand tu arrives à l’aide sociale, souvent, tu as emprunté à beaucoup de monde, tu es en période de dépression, et ce n’est pas évident d’embarquer dans un parcours [de réintégration]».

Le député Lebel a raison. La personne qui bascule dans la pauvreté et qui doit faire appel à l’aide sociale vit souvent une détresse et une humiliation qui handicapent ses recherches d’emplois et sa capacité de s’en sortir seule. Elle a besoin d’un accompagnement beaucoup plus intense qu’une simple rencontre avec un fonctionnaire chargé de l’évaluer. 

L’autre point soulevé par Harold Lebel touche les disparités régionales. «Le marché du travail n’est pas la même chose en Beauce qu’en Gaspésie, ce n’est pas la même chose en Outaouais que dans le Bas-Saint-Laurent ou en Abitibi».

Bref, la lutte à la pauvreté ne se limite pas aux millions de dollars annoncés dimanche par le gouvernement Couillard. Il y aura beaucoup de travail à faire pour les parlementaires qui étudieront dans quelques mois le projet de loi annoncé par le ministre François Blais. C’est dommage que cela se fasse aussi tard, à l’approche des prochaines élections. Mais cela impose en même temps une plus grande ouverture gouvernementale aux critiques et aux suggestions qui seront formulées à l’endroit de cette politique. Québec solidaire et le Parti québécois ont offert dimanche une première réaction à cette annonce gouvernementale. On aurait aimé connaître l’opinion de la CAQ. Son absence des tribunes sur le sujet sera sans doute utilisée par Philippe Couillard qui accuse François Legault de ne pas s’intéresser à la pauvreté.

LE CARNET SANTÉ

Ainsi donc, les Québécois pourront bientôt avoir accès à leur dossier médical sur un nouveau portail baptisé Carnet santé Québec. J’imagine que c’est une bonne nouvelle, mais j’y mets un bémol : sera-t-on en mesure de protéger la confidentialité de ces dossiers? Parce que si les hackers parviennent à percer les barrières des sites les mieux protégés, imaginez ce qu’ils feront de votre dossier médical s’ils y ont accès. Le premier ministre a promis dimanche que le Carnet santé serait sécurisé. Je veux bien le croire, mais je me garde un petit doute.

Gilbert Lavoie

Campagne de peur contre l'ennemi commun

CHRONIQUE / Si j’avais à parier sur les liens d’amitié potentiels entre les chefs de partis à l’Assemblée nationale, je miserais davantage sur Philippe Couillard et Jean-François Lisée. Parce qu’indépendamment de la campagne électorale à venir et du débat sur la souveraineté, les chefs du PLQ et du PQ sont des intellectuels qui ont probablement plus d’intérêts en commun qu’avec François Legault.

Le chef de la CAQ est un comptable qui se dit pragmatique et qui n’a certainement pas les mêmes lectures que ses deux adversaires. J’irais même jusqu’à dire que malgré les différences d’âge, MM. Couillard et Lisée ont probablement plus d’atomes crochus avec Gabriel Nadeau­-Dubois qu’avec M. Legault.

Mais indépendamment de la chimie entre ces politiciens, c’est la bataille électorale en cours qui définira leurs rapports. Et pour l’une des rares fois dans l’histoire du Québec, libéraux et péquistes ont le même intérêt :  bloquer François Legault. Je dis bien «pour l’une des rares fois», parce que les libéraux et les péquistes ont vécu la même chose aux élections de 2007, quand Mario Dumont a fait une percée et amené l’ADQ aux portes du pouvoir. 

Réélu à la tête d’un gouvernement minoritaire, Jean Charest avait su exploiter le manque d’expérience de l’équipe adéquiste en répétant ad nauseam que Mario Dumont était une «girouette» qui changeait constamment d’avis. 

Sans tomber dans le même sobriquet banni du langage parlementaire, Philippe Couillard utilise la même arme cette année. Dans son bilan de fin d’année, il a réitéré à plusieurs reprises que François Legault change constamment d’idée, selon l’humeur du jour. Pas un mot ou presque contre Jean-François Lisée… On se serait cru dans un univers limité à deux formations politiques. La veille, les deux hommes avaient fait copain-­copain dès le début de la période de questions, Lisée demandant au premier ministre de condamner une déclaration de François Legault sur l’intégration linguistique des immigrants. Une requête à laquelle Philippe Couillard s’est fait un plaisir d’acquiescer…

Ces anecdotes de fin de session annoncent des débats acrimonieux. La meilleure répartie de François Legault vendredi, en réponse à Philippe Couillard, a été la suivante :  «Pourquoi a-t-il volé autant d’idées de la CAQ si ce qu’on propose n’est pas bon?»

L’autre aspect inusité de ce début de campagne est de voir le PQ se lancer dans le même genre de campagne de peur que les fédéralistes utilisaient contre les souverainistes dans le passé. La CAQ est «dangereuse», a répété Jean-François Lisée dans son bilan de fin de session. Il a fait valoir que ce parti n’a jamais gouverné, qu’il fait courir des risques au français, aux programmes sociaux, etc. 

Et quand on lui fait remarquer que François Legault a dirigé deux ministères importants, dont la Santé, sous Bernard Landry, Lisée riposte avec le même argument que Philippe Couillard. Tous deux reprochent au chef de la CAQ d’avoir dilapidé les fonds publics à l’époque, en donnant trop d’argent aux médecins spécialistes.

À moins de changements importants dans les sondages, la campagne électorale se fera donc à deux contre un, et même trois si on tient compte de Québec solidaire. François Legault a donc raison de dire qu’il ne tient pas la victoire pour acquise. Jean­-François Lisée a peut-être un point en disant que c’est la victoire de la CAQ dans Louis-Hébert qui a donné des ailes aux caquistes dans les sondages, rien de plus. Et c’est sans compter les dizaines de millions $ que le gouvernement va dépenser en publicité avant les prochaines élections. La partie n’est pas jouée.

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Les deux patates chaudes

CHRONIQUE / Lorsque le premier ministre Justin Trudeau posera les pieds en sol canadien de retour de Chine, il ne pourra échapper à l’urgence de deux dossiers qui menacent la popularité de son gouvernement, Netflix et la Davie.

Le congé de taxes donné à Netflix est le plus lourd à porter. Il mobilise tous les acteurs de la société non seulement au Québec, mais partout au pays. La mobilisation massive, mercredi, d’une centaine de personnalités québécoises contre la politique culturelle de Mélanie Joly et le refus de taxer Netflix, n’est qu’une illustration de la révolte contre cette décision du gouvernement fédéral.

Alors que tout le monde dénonce le recours aux paradis fiscaux par des entreprises ou des biens nantis qui veulent échapper à l’impôt, il est inconcevable que le gouvernement fédéral accorde un tel privilège aux géants d’Internet. 

Ce privilège découle d’un engagement de M. Trudeau pendant la campagne électorale. Mais c’est la ministre Joly qui l’a présenté et défendu jusqu’à Tout le monde en parle, avec une maladresse inégalée. C’est également elle qui défend, avec la même maladresse, la passivité de son gouvernement devant la crise qui menace la presse partout au pays. Sa crédibilité dans les milieux culturels et d’affaires est entachée.

En général, quand un premier ministre se heurte à une telle mobilisation, il remplace le porteur du dossier afin de permettre à son remplaçant de modifier le tir. C’est un classique en politique. La perte de confiance envers Mme Joly forcera inévitablement le premier ministre à lui trouver d’autres responsabilités. La ministre prononcera un discours important ce vendredi à Montréal. Il ne lui appartient pas de corriger l’erreur Netflix avec l’annonce de nouvelles mesures fiscales. C’est le dossier du ministre des Finances. Mais le discours de la ministre, qui a probablement été vérifié et relu au bureau de M. Trudeau, doit démontrer une ouverture. Si Mme Joly va là pour défendre à nouveau l’indéfendable, M. Trudeau devra procéder à un «ajustement» ministériel plus tôt que tard.

Et la Davie...

L’autre patate chaude est le dossier de la Davie. La présence de Philippe Couillard au rassemblement de Lévis, dimanche, a mis beaucoup de pression sur le gouvernement Trudeau. On y répète toujours que la Marine n’a pas besoin d’un deuxième ravitailleur pour le moment, mais on dit travailler sur la conversion de quatre brise-glaces usagés, sur lesquels Davie a une option, et qui pourraient répondre aux besoins urgents de la Garde côtière. C’est la Davie qui a fait cette proposition au gouvernement. Le contrat garantirait du travail à «quelques centaines d’employés» du chantier maritime, pour environ deux ans, afin de faire le pont avec d’autres contrats.

Pressé de toute part, le gouvernement Trudeau aimerait en faire l’annonce avant Noël. C’est d’autant plus important que les Russes viennent eux aussi de prendre une option pour l’achat des mêmes brise-glaces qui intéressent la Davie.

Entre temps, le lobby du chantier maritime de Lévis se déplace la semaine prochaine à Montréal, pendant que les mises à pied des travailleurs se poursuivent. À défaut d’un contrat rapide, le premier ministre Trudeau n’a qu’une autre option :  annoncer clairement, dans ses entrevues de fin d’année, que le Canada a besoin du chantier de la Davie pour répondre aux besoins de sa flotte, et qu’il agira en conséquence. Ça irait à l’encontre des prétentions d’Irving Shipbuilding d’Halifax et de Seaspan à Vancouver qui soutiennent que le pays n’a besoin que de deux grands chantiers maritimes. Mais puisqu’il y en a trois, autant l’admettre et agir en conséquence.

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Le lobby personnel de James K. Irving

CHRONIQUE / Au moment même où le Comité de la défense nationale étudiait les besoins de la Marine canadienne, au printemps 2017, le patriarche de la compagnie Irving, James K. Irving, a débarqué dans le bureau du député conservateur Pierre Paul-Hus, pour le convaincre de laisser tomber le chantier de la Davie.

«Il m’a dit qu’on devrait plutôt construire des condos sur l’emplacement de la Davie», raconte le député, qui siégeait à l’époque sur le Comité de la défense nationale de la Chambre des communes.

C’est ce même comité qui a publié un rapport de 112 pages en juin dernier, recommandant que le gouvernement du Canada «envisage des chantiers navals additionnels» au pays, pour répondre aux besoins de sa Stratégie nationale en matière de construction navale. Cette recommandation allait dans le sens d’une utilisation accrue du chantier maritime de la Davie, une recommandation à laquelle s’opposaient les chantiers de Vancouver et d’Halifax.

Le rapport du Comité de la défense nationale confirme d’ailleurs ce lobby : «Les représentants d’Irving Shipbuilding et de Seaspan ont affirmé qu’il n’y a pas suffisamment de travail de construction navale pour la Marine et la Garde côtière afin d’alimenter plus de deux chantiers». Pourtant, les besoins de la Marine en ravitailleurs avaient été également constatés par le Comité du Sénat sur la Défense, deux mois plus tôt : «Il est urgent que le Canada dispose de quatre pétroliers ravitailleurs d’escadre, deux sur chaque côte, pour assurer le ravitaillement en carburant et en matériel des navires de guerre» avaient conclu les sénateurs.

Le gouvernement Trudeau a toutefois décidé de ne pas combler les besoins de la Marine en ravitailleurs, tant que le renouvellement de la flotte de navire de guerre ne serait pas plus avancé. Ce qui prendra plusieurs années. En attendant, le fédéral a jugé qu’il serait moins coûteux de louer au besoin des ravitailleurs de l’Espagne et du Chili.

Lundi, des représentants du fédéral ont communiqué avec le gouvernement Couillard pour expliquer qu’il n’est pas question de donner le feu vert à l’Obelix, le deuxième projet de ravitailleur du chantier de Lévis. L’entourage de Justin Trudeau a également communiqué avec Le Soleil pour faire valoir que des décisions pourraient venir assez rapidement sur la restauration de deux ou trois traversiers, et la construction des nouveaux navires de La Garde côtière. Le 16 novembre, le conseiller principal de Justin Trudeau pour le Québec, Mathieu Bouchard, a participé à une rencontre avec les patrons et les représentants syndicaux de la Davie. Jacques Létourneau, le président de la CSN, était à la rencontre. Comme les autres chantiers maritimes sont surchargés, on a fait valoir que la Davie sera en bonne position pour décrocher des contrats. Mais il faudra attendre longtemps avant que ces décisions ne se transposent en heures de travail sur le chantier de la Davie.

La controverse autour de ces ravitailleurs a été la scène d’un énorme jeu de lobby. On me confirme, à Ottawa, que les fonctionnaires fédéraux impliqués dans ce dossier «n’aiment pas» la Davie. L’arrivée de Marcel Aubut parmi les lobbyistes de l’entreprise n’a pas aidé, m’a-t-on confié…

Mais plus encore, c’est la mauvaise réputation passée de la Davie qui a nui. Comme par hasard, le Globe and Mail de Toronto a publié une enquête sur le chantier de Lévis, pendant que le Comité de la défense préparait son rapport. On reconnaît, dans les officines fédérales, que ce genre d’enquête journalistique a pu avoir été alimentée par le lobby des chantiers de Vancouver et Halifax. Un peu comme dans le dossier de Bombardier ou du projet Énergie Est, la presse torontoise est souvent critique lorsque le Québec devient un concurrent ou un obstacle aux intérêts économiques des autres provinces.

Quoi qu’il en soit, le dossier de la Davie est à ce point politiquement chargé que le gouvernement fédéral ne peut pas l’ignorer. On m’assure qu’on presse le pas. Mais ce ne sera jamais assez rapide pour éviter la mise à pied des travailleurs annoncée la semaine dernière.

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Le nouveau Québec du Couillard nouveau

CHRONIQUE / Autrefois, c’est du territoire actuel du Nunavik qu’on parlait lorsqu’on mentionnait le Nouveau-Québec. D’ici les élections d’octobre 2018, c’est du programme politique du Parti libéral dont il sera question sous cette appellation. Convaincus que les gouvernements sont rarement réélus sur leurs bilans, les libéraux nous ont présenté leur vision du Québec de demain, le «nouveau Québec».

Un Québec qui fait rêver, où les familles ont plus de temps pour profiter de la vie, où les aînés sont mieux traités, où l’Éducation et la Santé répondent mieux à tous nos besoins. Et en prime, un nouveau Québec où la capitale et la métropole seraient reliées par un lien de transport rapide conçu chez nous et respectueux de notre environnement.

Trop beau pour être vrai? Probablement. Mais nous sommes en campagne électorale. Et cette fois, les libéraux n’auront plus la souveraineté dans leur mire pour gagner des votes. C’est François Legault et la menace caquiste dans les circonscriptions du 450 dans la couronne de l’agglomération montréalaise qui les inquiète. L’accent mis par Philippe Couillard sur les familles dans son discours de dimanche est une réponse directe aux propositions de la CAQ.

La présence de Jean Charest aux célébrations du 150e anniversaire du parti, samedi, a attiré l’attention des médias. L’affaire aurait pu mal tourner. Mais l’accueil chaleureux des militants et l’organisation bien rodée du congrès en ont fait un succès. À moins d’un an des élections, les libéraux avaient besoin de motiver leurs militants et de les rassurer. Si on se fie à l’atmosphère dans la salle, ils ont réussi. Le Philippe Couillard nouveau et plus agressif qu’on leur a présenté semble les avoir convaincus. Son discours de dimanche a plu.

On en a mis un peu trop en évoquant le désir de créer un nouveau lien rapide entre Québec et Montréal. Un lien qui ne serait pas un train, qui serait inventé par nos meilleurs cerveaux, mais que les apparatchiks du parti avaient bien de la difficulté à décrire. On sait que Via Rail propose depuis deux ans de lancer un TGF (train à haute fréquence) entre Québec, Montréal, Ottawa et Toronto. Mais il faudrait une nouvelle voie ferrée réservée aux voyageurs et interdite aux trains de marchandises. C’est le gouvernement fédéral qui doit statuer sur le sujet et ça pourrait prendre du temps… Quelle avenue nouvelle pourrait être élaborée et réalisée par le gouvernement du Québec? Philippe Couillard a laissé la réponse à l’imagination des Québécois.

En campagne électorale, tout devient possible. Autant s’y faire, l’avenir sera beaucoup plus rose au cours des prochains mois. On a beau ne pas aimer ça, mais c’est dans la nature de la bête. Pour se faire élire en démocratie, il faut amener les gens à espérer, et même à rêver. Pour y parvenir, il faut d’abord convaincre les militants pour les envoyer au combat. C’est ce qu’a fait Philippe Couillard en fin de semaine.

Chronique

Duplessis n’aurait pas fait mieux

Les libéraux de Jean Charest finançaient leurs campagnes électorales à même les dons illégaux des firmes de génie. Ceux de Philippe Couillard préparent la leur à même les économies réalisées avec les coupes budgétaires dans les missions de l’État. C’est cynique comme comparaison, mais c’est la réalité.

Le mini-budget qu’on nous a présenté mardi n’est pas celui de Carlos Leitão. C’est le plan de match du Parti libéral du Québec. Va toujours pour les baisses d’impôt et les hausses de dépenses en santé et en éducation. Mais on ne me fera pas croire que c’est par souci de justice sociale que le gouvernement enverra des chèques de 100$ par enfant d’âge scolaire en janvier et en juillet prochain.

Comme l’a bien dit le critique péquiste Nicolas Marceau, c’est au lancement de la campagne électorale du Parti libéral auquel on nous avait conviés mardi. Les libéraux ont compris qu’ils ne seront pas réélus sur leur bilan. Le besoin de changement est trop fort. S’ils veulent se donner une chance de conserver le pouvoir, ils doivent offrir de l’espoir aux Québécois. Ils ont commencé avec leur mini-budget de mardi.

Malgré son discours optimiste, le ministre Carlos Leitão sait bien qu’un ralentissement économique comme celui de 2008-2009 pourrait compromettre les investissements promis dans les missions de l’État et la lutte à la pauvreté annoncée par le ministre François Blais. Mais le ministre et ses collègues savent aussi qu’ils ont les moyens de remplir leurs engagements pour la prochaine année budgétaire. Après? On verra bien, se disent-ils.

Si Philippe Couillard est reporté au pouvoir, il pourra toujours ramener le Québec à l’austérité si les surplus ne sont pas au rendez-vous. Et si François Legault devait l’emporter, les libéraux auront vidé la caisse et son gouvernement devra se débrouiller avec un trou budgétaire si la croissance économique n’est plus au rendez-vous. C’est cynique comme stratégie, mais ce n’est pas irréaliste. C’est ce qui est arrivé au gouvernement minoritaire de Pauline Marois. Or la plupart des analystes s’entendent pour prédire que le prochain gouvernement sera probablement minoritaire. Vous voyez ça un gouvernement minoritaire caquiste abolir la distribution des chèques de 100$ par enfant d’âge scolaire, annoncer une hausse d’impôt ou pire encore, plonger le Québec dans de nouveaux déficits? M. Legault aurait beau puiser dans le Fonds des générations pour respecter les promesses libérales, il en porterait le blâme.

Mercredi matin, le chef de la CAQ était à court d’arguments pour dénoncer ce mini-budget. Il en a été réduit à promettre que sous sa gouverne, le Québec serait tellement prospère qu’on n’aurait plus besoin de la péréquation fédérale. On parle ici de 11 milliards $ pour l’année en cours. M. Legault a de l’expérience dans le monde des affaires à cause de son passé à la tête d’Air Transat, mais il est difficile de le croire sur une intention aussi ambitieuse. Qui plus est, quel pourcentage de l’électorat comprend ce qu’il dit lorsqu’il promet de libérer le Québec de la péréquation? Et plus encore, comment parviendra-t-il à convaincre les Québécois que c’est une bonne idée de faire une croix sur ces paiements de transfert du gouvernement fédéral? 

Au fond, la véritable question est de savoir si les manœuvres budgétaires annoncées suffiront pour le regagner la confiance de l’électorat. Parce qu’au-delà de l’équilibre budgétaire où ils ont fait preuve de courage, les libéraux portent toujours la lourde hypothèque de 15 ans de pouvoir, et les odeurs de corruption qui ont marqué ces années sous le gouvernement de Jean Charest.

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Électoraliste et jovialiste

CHRONIQUE / Annoncer de tels cadeaux à trois jours du congrès du Parti libéral et à moins d’un an des élections, c’est poser un geste électoraliste. Je comprends pourquoi le député Guy Ouellette a demandé à réintégrer tout de suite le caucus du PLQ : la rencontre de la fin de semaine avec les militants sera une véritable célébration de la générosité de leur gouvernement. Ce sera la fête!

La question n’est pas de savoir si les Québécois seront heureux de la baisse d’impôt et des chèques à venir de 100 $ pour la rentrée scolaire. Tout le monde applaudira. Mais avant de bénir ce gouvernement, il faut se demander s’il a les moyens de ses ambitions. Parce qu’à l’évidence, cette mise à jour des finances de l’État est avant tout une manœuvre visant à tirer le tapis sous les pieds de François Legault et de la CAQ.

Les prévisions économiques du ministre sont très optimistes. Tellement optimistes qu’elles pourraient être jovialistes. Le document déposé par le ministre consacre 50 pages à nous démontrer à quel point l’économie va bien dans le monde, et à peine deux pages pour nous rappeler les principaux risques qui nous guettent.

Sans surprise, le ministère des Finances signale l’incertitude entourant la renégociation des accords sur le libre-échange. Mais le risque principal ne couvre que deux lignes : «Le cycle économique mondial est mature, et un ralentissement généralisé est toujours possible.»

En mars dernier, les documents budgétaires avaient été plus précis : «Dans plusieurs pays, l’activité économique se situe près du potentiel.» En termes clairs, cela veut dire que la croissance économique tire à sa fin et qu’un ralentissement est à prévoir.

Le budget de mars nous avait aussi mis en garde contre un resserrement des politiques monétaires des banques centrales «à un rythme plus élevé que prévu, ce qui pourrait contribuer à limiter la croissance économique mondiale». On a ignoré cet avis dans les documents de mardi. Mais on a ajouté que le secteur immobilier canadien demeure surévalué à Vancouver et Toronto, et que «le risque d’éclatement d’une bulle est toujours présent». Un tel événement aurait des effets «sur la croissance économique de l’ensemble du Canada», rappelle le Ministère.

Je n’ai rien contre les baisses d’impôt et les investissements dans la santé et l’éducation annoncés par le ministre Leitão, et je nous souhaite à tous de voir ses prédictions optimistes devenir réalité. Mais quand le gouvernement nous annonce des cadeaux de 11 milliards $ sur six ans alors que son mandat électoral tire à sa fin, il faut se garder une petite dose de réalisme : les prévisions économiques ne sont pas une science exacte.

Ce qui est exact et inquiétant, c’est que le Québec demeure la province la plus endettée au pays. Et malgré les centaines de millions de dollars versés au Fonds des générations, on constate, dans les tableaux du Ministère, que la décroissance de la dette brute en pourcentage du PIB sera moins importante en 2018 par rapport à celle des trois années précédentes. Ce n’est jamais surprenant de voir un gouvernement augmenter ses dépenses en année électorale, mais c’est toujours inquiétant. Parce que s’il est vrai que l’économie du Québec va tellement bien, c’est maintenant qu’il faut faire des efforts supplémentaires pour diminuer la dette, et non pas à l’approche de la prochaine récession.

Carlos Leitão est un économiste compétent. Mais il a démontré mardi qu’il est également un politicien.

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Le pire, c’est qu’on s’y habitue

CHRONIQUE / Question : vous avez suivi les travaux de la COP23 sur les changements climatiques la semaine dernière? Je parie que non, puisque les médias n’ont pas accordé une grande importance à l’événement. La COP21 à Paris, à la fin de 2015, avait mobilisé les médias et les leaders de toute la planète, mais pas cette année.

Est-ce à dire que la situation s’améliore? Au contraire. La conférence de la semaine dernière avait été précédée d’un avertissement de 15 000 scientifiques prédisant que l’humanité courait à sa perte à cause de son retard à agir contre les changements climatiques. «Bientôt, il sera trop tard pour inverser cette tendance dangereuse» avait expliqué à l’Agence France-Presse l’un des coauteurs de la déclaration, le professeur Thomas Newsom.

Barack Obama avait tenu des propos similaires à la conférence de Paris. «Nous sommes la première génération à constater les changements climatiques, et nous sommes la dernière génération qui peut faire quelque chose à ce sujet.»

Est-ce que cette catastrophe annoncée vous empêche de dormir la nuit? Probablement pas. Parce qu’à force d’en entendre parler, on n’écoute plus. C’est ça le grand problème de tels sujets : on finit par s’y habituer au point de classer le dossier dans la filière des problèmes insolubles. Comme la guerre, la famine, la pauvreté…

Même chose pour Donald Trump : à force de le voir dire des bêtises ou de se comporter comme un grossier personnage, on finit par ne plus réagir, à laisser passer. Même s’il a le doigt sur le bouton nucléaire et qu’il parle fort, on commence à penser qu’il ne posera pas le geste fatal parce que son entourage l’en empêchera, et aussi parce que les chiens qui aboient ne mordent pas…

Mais les changements climatiques, c’est autre chose. Le moment approche où nous atteindrons le point de bascule, où il sera impossible de revenir en arrière. Sécheresses à répétition dans les pays du sud, disparition de zones côtières et d’îles habitées, augmentation des phénomènes migratoires du sud vers le nord, multiplication des conflits armés, personne ne sera à l’abri des changements climatiques si on ne parvient pas aux objectifs de réduction des gaz à effet de serre fixés à Paris.

Mais aussi dramatiques soient-elles, les nouvelles sur le sujet ne nous émeuvent plus parce qu’on en a pris l’habitude. C’est un peu comme si on tenait pour acquis que le problème finira par se régler tout seul.

En fin de semaine, j’ai écouté un reportage sur les espoirs de colonisation de la planète Mars et sur les énormes budgets consacrés à de tels projets. Mais ce qu’on y disait également, c’est que pendant qu’on dépense des centaines de milliards de dollars à de tels projets, on n’investit pas les sommes nécessaires pour sauver la planète Terre, notre seul habitat dans cet univers.

Et puisqu’on parle d’environnement, je vous glisse un mot sur la décision du Nebraska d’autoriser le passage sur son territoire de l’oléoduc Keystone XL. C’est une bonne nouvelle parce qu’on préfère voir le pétrole des sables bitumineux passer sur le territoire américain au lieu de transiter par le Québec et franchir le fleuve Saint-Laurent.

Mais c’est aussi une mauvaise nouvelle parce qu’on donne le feu vert à un énorme investissement dans les énergies fossiles. Et cela, moins d’une semaine après la mise en garde du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, contre la poursuite des investissements dans ce domaine. «En 2016, un montant estimé à 825 milliards $ a été investi dans les énergies fossiles et les secteurs générant des émissions élevées», a déclaré M. Guterres.

Effrayant, n’est-ce pas? Le pire, c’est qu’on s’y habitue.

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Témoins de Jéhovah et cannabis

CHRONIQUE / La liberté religieuse signifie-t-elle qu’on a le droit de mourir ou de se laisser mourir, peu importe les circonstances? Ce serait fou d’acquiescer à une telle prétention quand les Canadiens gravement malades ou en fin de vie ont eux-mêmes de la difficulté à faire reconnaitre leur droit de mourir dans la dignité.

Pourtant c’est un peu la conclusion du rapport du coroner sur la mort d’Éloïse Dupuis qui a refusé des transfusions sanguines à cause de son appartenance aux Témoins de Jéhovah.

Si un individu menace de se jeter d’un édifice, la police tentera de l’en dissuader et même de l’en empêcher physiquement. Mais s’il prend prétexte de ses croyances religieuses pour se suicider ou se laisser mourir, on devrait le laisser faire? On n’accepte pas qu’un homme frappe sa femme à cause d’une interprétation stricte d’un verset du Coran et on accepterait que les Témoins de Jéhovah mettent la vie de leurs membres en danger? C’est inacceptable.

Jeudi, la députée péquiste Agnès Maltais a interpelé le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, sur le sujet. Elle s’est appuyée sur l’éditorial du jour de notre collègue Pierre Asselin, du Soleil, qui a fait état d’une étude de 2008, aux Pays-Bas, démontrant que les femmes membres des Témoins de Jéhovah étaient six fois plus à risque de mourir de complications dans la grossesse ou à l’accouchement. Sans remettre en cause la liberté religieuse, l’éditorial suggérait que les groupes religieux qui s’arrogent le droit de vie ou de mort sur leurs membres en véhiculant de fausses informations soient tenus imputables des conséquences de leurs gestes.

Selon la députée Maltais, les élus devraient pousser plus loin leurs recherches sur la question au lieu de baisser les bras. Elle a suggéré que l’on mandate un comité d’experts sur le sujet.

Le ministre Gaétan Barrette a refusé, prétextant que la suggestion équivaudrait à mettre en place un processus «qui amènerait le gouvernement à faire une réflexion pour se donner des règles d’intervention à l’intérieur des croyances religieuses». 

Le cas soulevé est complexe et peut-être insoluble, mais ce n’est pas une raison pour refuser d’y réfléchir sérieusement. À cet égard, la suggestion d’Agnès Maltais est raisonnable parce qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort et non pas simplement de croyances religieuses. Elle devrait être retenue.

Cannabis 101

Le gouvernement du Québec opte pour la prudence: la vente et la consommation de cannabis seront permises le 1er juillet pour les 18 ans et plus, mais il sera interdit d’en cultiver à la maison. C’est une filiale de la Société des alcools qui en fera le commerce, ce sera tolérance zéro pour les conducteurs, et on dépensera 25 millions $ par année pour la prévention.

Le gouvernement a raison de ne pas confier la vente à l’entreprise privée, mais il est clair que l’on s’engage sur une avenue dont il est impossible de mesurer les conséquences. Comme l’a si bien dit la ministre Lucie Charlebois, le gouvernement n’a pas l’expérience de ce commerce, et ce n’est pas le crime organisé qui lui fera part de ses connaissances...

Ce qui apparait clairement de la conférence de presse de jeudi sur le sujet, c’est qu’on n’a pas réponse à tout, et que les provinces devront autoriser des budgets importants pour bien encadrer ce commerce et relever ce nouveau défi. Dans les circonstances, le gouvernement fédéral ne doit pas s’approprier la majeure partie des revenus du cannabis au pays. 

La plupart des provinces ont encore de gros déficits budgétaires. Si elles n’ont pas les moyens de bien encadrer ce commerce, c’est la décision de Justin Trudeau de l’autoriser qui tournera à la catastrophe.

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Une tache rouge indélébile

CHRONIQUE / Le plus surprenant des reportages de Québecor sur Marc Bibeau et Jean Charest n’est pas d’apprendre les fins détails des petits plats et du champagne servis aux cocktails du Parti libéral à la résidence de leur grand argentier. C’est de constater une fois de plus l’ampleur des fuites sur le sujet en provenance des enquêteurs de l’UPAC.

Soyons clairs sur un point, tous les médias auraient publié ces informations. À preuve, les journalistes de l’émission Enquête de Radio-Canada n’ont pas eu de scrupules en 2012, en pleine campagne électorale, à laisser entendre que la police avait interrompu sa filature d’un ex-dirigeant de la FTQ-construction parce qu’il venait de rencontrer Jean Charest.

À l’époque, c’est l’émission Enquête qui bénéficiait des fuites de la SQ. Mais le puits s’est asséché depuis les révélations de l’émission sur les agressions présumées des policiers sur des femmes autochtones de Val-d’Or. Les auteurs de ces fuites sont passés à l’autre réseau… Et quoi qu’en dise le commissaire Robert Lafrenière, qui a juré en mai dernier de coincer «le bandit» qui a révélé des éléments de l’enquête Mâchurer sur Jean Charest et Marc Bibeau, son bateau coule encore de partout.

Revenons donc aux faits : Marc Bibeau rassemblait les ministres libéraux et entrepreneurs à sa luxueuse résidence de Beaconsfield. On y servait du champagne, des sushis et du steak de thon. Même l’incorruptible Thomas Mulcair et l’élégant Jacques Chagnon étaient du nombre des 12 ministres du cabinet qui ont participé au cocktail de 2003. Leur présence atteste du fait que Marc Bibeau en menait large. 

Interrogés sur le sujet à la période de questions, Philippe Couillard et Jean-Marc Lemieux ont rappelé que François Legault et Bernard Landry ont participé à de tels évènements de levée de fonds au début des années 2000.

Mais là où ça devient problématique, c’est quand le grand argentier intervient dans le travail de l’État pour récompenser les gens d’affaires qui contribuent à la caisse du parti. Or les centaines d’appels téléphoniques faits par Bibeau auprès de Jean Charest, de ses ministres et des sociétés d’État comme la SAQ et Hydro-Québec, n’étaient certainement pas des souhaits de Joyeux Noël ou de bonne fête. L’enquête en cours menée par l’UPAC cherche à établir des liens entre les dons au PLQ et l’octroi des contrats gouvernementaux. Serait-ce qu’à défaut de preuves, on coule les informations aux médias? Ce serait troublant.

Mercredi matin, Philippe Couillard a fait valoir que les méthodes de financement de l’époque Charest relèvent du passé, que tous les partis politiques faisaient de même, et que c’est le présent qu’il faut regarder. Il n’a pas tort, sauf que la situation actuelle n’excuse pas les méthodes du passé s’il y a eu corruption ou fraude.

C’est le rôle de la police d’en faire la preuve et ce genre d’enquête prend toujours beaucoup de temps. Mais tant et aussi longtemps que les menus détails de cette enquête continueront de faire l’objet de fuites dans les médias, les libéraux continueront de porter l’héritage sombre du financement politique des années Charest. 

C’est comme une tache de vin rouge sur une nappe blanche : plus elle est vieille, plus elle est indélébile. Si vous tentez de l’enlever immédiatement avec du sel, vous fixez la couleur qui reste et vous rongez le textile. Si vous utilisez de l’eau chaude, vous cuisez le vin. Et si vous envoyez le tout à la laveuse, vous aggravez le problème. On me dit qu’il faut plutôt nettoyer avec du papier absorbant et de l’eau gazeuse...

Le problème de Philippe Couillard, c’est que la tache rouge aux couleurs du PLQ est devenue indélébile. Il devra vivre avec, jusqu’aux prochaines élections.