Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche

Geler des pieds donne-t-il le rhume?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «À travers les ans j’ai remarqué  que je me retrouvais avec la grippe ou le rhume si je me laissais geler les pieds. Depuis que je fais attention à cela, je passe habituellement l’hiver sans grippe ou rhume. Avez-vous une explication ?», demande Louisette Turcotte, de Sherbrooke.

À vue de nez, c’est une bien drôle d’idée que celle-ci : avoir froid aux pieds causerait des infections aux… poumons ? Disons que quand on y pense ne serait-ce qu’un tout petit peu, on est forcé de convenir que cela ne tombe pas spontanément sous le sens. Mais d’un autre côté, c’est une croyance qui est très répandue et il faut aussi admettre que le rhume court beaucoup plus pendant l’hiver qu’en été. Alors c’est peut-être moins fou qu’il n’y paraît…

Il est évident que le froid seul ne suffit pas à provoquer un rhume : il faut absolument qu’un des virus du rhume (rhinovirus, coronavirus, etc.) soit présent pour contracter la «crève». Il y a d’ailleurs une étude classique à ce propos qui a été menée début des années 1930, quand deux médecins ont vécu 11 mois dans l’île de Spitzberg, au nord de la Norvège, au sein d’un village minier d’environ 500 habitants. L’endroit, qui se situe à seulement 1000 kilomètres du pôle Nord, était littéralement coupé du monde pendant 8 mois par année parce que les glaces empêchaient la navigation. Là-bas, la «saison des rhumes» ne coïncidait avec l’hiver, mais bien avec l’été, quand l’équipage des navires ramenait de nouveaux virus. Puis lors des 8 mois d’isolement, les éclosions de rhumes diminuaient petit à petit, à mesure que l’immunité collective se bâtissait, et jusqu’à disparaître complètement. «Dans les mois précédant l’arrivée des bateaux à vapeur, plusieurs épisodes de froid intense sont survenus sans produire d’effet apparent sur les taux de nouveaux cas», écrivaient les deux médecins dans un article paru en 1933 dans l’American Journal of Hygiene.

Maintenant, s’il y en a, des microbes, est-ce qu’ils risquent plus de nous infecter lorsqu’il fait froid ou si on a les pieds (ou une autre partie du corps) gelés ? C’est une question un brin controversée parce que certaines études faites dans les années 50 et 60 n’ont pas été capables de le prouver. Que ce soit en  plaçant des sujets dans des chambres froides ou dans des bassins d’eau à 32 °C pendant quelques heures, puis en exposant leur sujets à des virus «cultivés» ou à des sécrétions que l’on savait infectées, ces travaux ont conclu que le froid n’augmentait pas le risque d’attraper le rhume.

On leur a cependant reproché de ne pas reproduire fidèlement les circonstances «naturelles» dans lesquelles les virus se transmettent. Et, plus récemment, le chercheur anglais Ronald Eccles, qui a longtemps dirigé le Centre sur le rhume de l’Université de Cardiff, a obtenu des résultats un peu différents. Lui et sa collègue Claire Johnson ont recruté 180 étudiants, puis les ont séparé en deux groupes : 90 d’entre eux se sont fait tremper les pieds dans l’eau froide (10 °C) pendant 10 minutes, alors que les 90 autres n’ont pas eu à le faire. Les résultats, parus en 2005 dans la revue médicale Family Practice, montrent qu’au cours de 4-5 jours suivants, 14,4 % des «pieds froids» ont montré des symptômes de rhume, contre seulement 5,6 % dans l’autre groupe.

Alors il se pourrait bien, oui, qu’avoir froid au pied accroisse le risque d’infections respiratoires. Soulignons de nouveau que c’est encore considéré comme «controversé», mais c’est possible, certaines études vont dans ce sens-là.

Maintenant, quel mécanisme étonnant pourrait bien relier la température des pieds aux défenses immunitaires des voies respiratoires ? Ce n’est pas encore clair, mais M. Eccles en a proposé un dans la revue savante Rhinology en 2002. «Il est bien établi que le refroidissement de la surface du corps provoque la contraction prononcée des vaisseaux sanguins et des voies respiratoires supérieures [ndlr : grosso modo le nez et la gorge]», écrivait-il alors. Comme c’est par le sang que la chaleur corporelle est distribuée, cela va refroidir les voies respiratoires, parfois jusqu’à 6 °C — et des études ont montré que c’est plus prononcé chez les gens qui rapportent attraper le rhume plus souvent que la moyenne.

Or des voies respiratoires plus froides, cela fait clairement l’affaire des virus du rhume, qui se répliquent mieux quand nos cellules ne sont pas trop chaudes. La fièvre sert d’ailleurs justement à cela : freiner la multiplication des virus. En outre, ajoute M. Eccles, il semble aussi que le système immunitaire est sensible à la température. Il y a continuellement des «globules blancs» (des cellules immunitaires) qui passent à travers la muqueuse nasale pour aller dans nos sécrétions. Mais si la circulation sanguine dans le nez est réduite, alors il y aura moins de globules blancs, et ceux qui seront présents malgré tout auront moins de nutriments et seront possiblement moins actifs. Des études sur le rat ont montré qu’une différence de seulement 1,5 °C pouvait inhiber significativement l’activité de leurs cellules immunitaires.

On ne sait pas si c’est le cas des globules blancs humains, mais cela montre que c’est un mécanisme possible : chez les gens qui ont déjà un virus du rhume, le froid peut aider la maladie à se prendre pied dans l’organisme. Cela peut faire la différence entre une infection qui serait demeurée asymptomatique sans avoir les pieds froids et un «vrai bon rhume».

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