Les villes projetées dans le «climat futur»

CHRONIQUE / Les signes du réchauffement du climat sont moins spectaculaires dans le sud du pays que dans le Grand Nord et l’Arctique.

Les villes de la Vallée du Saint-Laurent n’ont pas de photos à montrer d’ours polaires faméliques sur des banquises ruisselantes. 

Hormis ça et là la violence d’orages qu’il serait hasardeux d’attribuer avec certitude aux changements climatiques, les signes sont encore diffus et parfois contradictoires.

Il y a cependant un fort consensus scientifique voulant que le réchauffement des températures va atteindre les villes : pluies abondantes plus fréquentes, épisodes de sécheresse prolongés en été, érosion des berges, montée des eaux, usure prématurée des chaussées, etc. 

Ces changements vont forcer les villes du Québec à adapter leurs infrastructures et à planifier autrement l’occupation du sol.

Des précipitations plus fortes, cela signifie que plus d’eau arrive plus vite dans des canalisations d’égout qui n’ont pas été conçues pour de si gros débits. Cela vaut aussi pour les cours d’eau. 

Pour éviter les débordements, il faut grossir les tuyaux là ou c’est possible, construire des bassins de rétention, des ponceaux plus importants, parfois des murs ou des digues comme on a vu sur la rivière Lorette. 

Ce virage est déjà amorcé. Depuis une dizaine d’années, Québec et Lévis travaillent avec des hypothèses de précipitations «climat futur» 18 % plus élevées que les projections traditionnelles basées sur les pluies passées. 

On installe désormais des conduites d’égout de plus forte capacité. Il n’est cependant pas réaliste de penser remplacer à court terme tous les tuyaux des réseaux. 

L’objectif est donc d’essayer de réduire les apports d’eau de pluie dans les égouts, ou à défaut, de ralentir leur arrivée. 

On peut ici viser à diminuer les grands parkings asphaltés ou y prévoir des pentes qui amèneraient l’eau de pluie dans un sol perméable en périphérie plutôt que directement dans la bouche d’égout. Pareil pour les toits plats des magasins et usines de grande surface. 

On peut penser à augmenter le couvert végétal et privilégier des revêtements de sols pouvant absorber l’eau ou la ralentir. 

Les moyens sont connus, mais la facture risque d’être lourde. 

Entre 1,5 et 4 milliards $ sur cinq ans, suggère une récente étude de l’Union des municipalités du Québec (UMQ) menée par le groupe Agéco et le consortium de recherches sur le climat Ouranos. 

On ne parle pas ici de prévention pour réduire les gaz à effet de serre et le réchauffement du climat, mais de mesures correctives ou préventives pour limiter les dommages.

Ces chiffres doivent cependant être reçus avec prudence. 

Il est souvent difficile de départager les travaux liés aux changements climatiques de ceux qui servent le développement de la ville et son embellissement ou résultent d’une usure normale des équipements. 

Il faut aussi rappeler que l’étude de l’UMQ a été produite dans le contexte où les municipalités cherchaient à augmenter leurs revenus par un nouveau pacte fiscal avec le gouvernement. 

Outre les canalisations d’égouts, les changements climatiques auront un impact sur les prise d’eau potable des villes, suggère l’étude.

Des gros coups d’eau plus fréquents érodent les berges et lessivent les terres agricoles et les champs d’épuration, ce qui charrie des «éléments nutritifs» vers les lacs et accélère leur vieillissement. 

C’est le cas du lac Saint-Charles, décrit Mme Mélanie Deslongchamps, directrice générale de l’APEL (Association pour la protection de l’environnement du lac Saint-Charles).

Les villes de Québec, Stoneham-et-Tewkesbury et Lac-Delage ont profité de la campagne fédérale cette semaine pour demander 200 millions $. Elles souhaitent mieux protéger le réservoir d’eau potable du lac Saint-Charles en reliant les fosses septiques voisines aux égouts municipaux. 

Le réchauffement des températures sera accompagné de périodes de sécheresse plus longues en fin d’été, prévoient les chercheurs. 

Cela risque de fragiliser davantage l’approvisionnement en eau potable dans la rivière Saint-Charles dont le débit est déjà limite en période d’étiage.

L’hypothèse d’aller puiser dans la rivière Jacques-Cartier plus au nord a été testée quelques fois déjà avec des résultats mitigés. 

Pas pour rien que la Ville de Québec a dépensé 40 M$ il y a quelques années pour relier le réseau d’aqueduc de la Saint-Charles à celui de Sainte-Foy. 

En cas de besoin, on puisera davantage au fleuve. À condition que la montée prévue du front salin dans le fleuve n’atteigne pas la prise d’eau de Sainte-Foy. 

Une étude pilotée par la Communauté métropolitaine de Québec est en cours pour déterminer si ce front salin avance réellement, comme l’ont prédit des modèles scientifiques. 

Une eau plus chaude signifie davantage de cyanobactéries dans le lac Saint-Charles. Cela n’empêche pas de traiter l’eau pour la rendre potable, mais la santé du lac en dépend. 

L’été dernier, la température du lac a atteint 24 et 25 degrés à certains moments, rapporte Mme Deslongchamps. Bien au-delà de la «normale» de 18 à 20 degrés.

Les pluies abondantes plus fréquentes sont l’une des conséquences appréhendées du réchauffement des températures.

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QUAND LA MER CHERCHE À REPRENDRE SES DROITS

Le plus récent rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) évoque un rehaussement possible des océans pouvant atteindre 2 mètres en 2100.

Ce scénario du pire repose sur l’hypothèse d’un réchauffement climatique de 5 degrés, c’est à dire, davantage que ce qu’on croyait jusque là. 

La réalité sera peut-être moindre si les efforts de réduction des GES se concrétisent. Personne ne peut cependant prédire quels seront le rythme et l’ampleur réelle de la montée des océans. La seule chose dont personne ne peut douter, c’est que l’eau va monter.

Depuis l’ouragan Sandy qui a inondé une partie de Manhattan, fait 44 morts et paralysé la ville pendant des jours en 2012, New York a entrepris de se protéger contre des tempêtes plus fréquentes et la montée des eaux. 

Des conteneurs de sable ont été déployés à Brooklyn et près de Wall Street, ailleurs des dunes surélevées en attendant des «fortifications plus pérennes», rapportait l’AFP il y a quelques jours. Un mur «anti-mer» est aussi prévu à Staten Island.

Plusieurs milliards $ ont déjà été dépensés pour protéger le réseau électrique et le métro, mais la facture pourrait grimper jusqu’à 120 milliards $ selon les solutions qui seront retenues. 

Un système de barrières immergées a notamment été évoqué pour tout l’estuaire de New York. Les risques d’inondation pourraient être réduits de 92 %, mais tout l’écosystème de la baie s’en trouverait étouffé.

Au retour d’une rencontre du GIEC à Monaco le mois dernier, le chercheur Denis Gilbert de l’Institut Maurice-Lamontagne (Rimouski) a expliqué à Radio-Canada que la communauté scientifique se projette désormais jusqu’en 2300. 

Dans l’hypothèse d’une forte croissance des émissions de GES, le niveau de rehaussement de la mer à Rimouski pourrait alors atteindre entre 2,3 mètres et 5,4 mètres. C’est cinq soit plus que dans les projections de 2100. Ce scénario du pire nourrit évidemment l’anxiété.

Quelque que soit l’ampleur du rehaussement, il y aura des conséquences pour les villes riveraines du golfe, notamment aux Îles-de-la-Madeleine. 

Contrairement au continent où la croûte terrestre s’élève de 3,2 millimètres et limite l’impact de la montée des eaux, le sol des Îles cale de 1 mm par année. Si on considère que l’eau pourrait monter de 15 mm par an en 2100 (le rythme actuel est de 3,6 mm), l’impact est facile à imaginer.

À Percé, où la promenade publique sur le bord de l’eau a été emportée par une tempête en 2016, on a choisi de ne plus s’obstiner avec la mer et de ne pas la reconstruire au même endroit. On l’a éloignée de l’eau et effectué une «recharge» de la plage avec 120 000 tonnes de galets déployés en pente où viennent désormais se briser les vagues.

À plus de 1000 km de l’entrée du golfe, Québec et Lévis pourraient nous sembler à l’abri de la montée des eaux, mais il n’en est rien. 

Le plan d’adaptation aux changements climatiques de la Ville de Québec ne prévoit pas de mesures spécifiques pour faire face à une éventuelle montée des eaux. Du moins pas encore. 

Lévis est à préparer le sien. On verra dans trois ans si le scénario d’une montée des eaux y est abordé. 

Des étudiants de maîtrise en architecture et design urbain de l’Université Laval en avaient tenu compte l’an dernier dans leur travail «Québec ville résiliente» visant à redessiner les quartiers voisins de l’estuaire de la Saint-Charles pour répondre à «l’urgence climatique». 

Des simulations de la fondation américaine Climate Central, à laquelle collaborent des chercheurs de Princeton et d’autres universités, décrivent l’impact que pourrait avoir à Québec un réchauffement du climat et une montée des eaux.

Des scénarios de réchauffement de 2 °C et de 4 °C suggèrent que le Vieux-Québec, une partie de Saint-Roch et de Saint-Sauveur, le bas de Limoilou et le boulevard Sainte-Anne pourraient se retrouver par moment sous le niveau de la mer. 

Même chose pour des quartiers longeant le chemin du Fleuve et la rue Saint-Laurent à Lévis. 

Comme si la mer cherchait à reprendre ses droits sur des espaces qu’elle occupait jadis au pied des falaises et dans l’estuaire de la rivière Saint-Charles jusqu’à ce que l’homme décide de les lui prendre pour se construire. François Bourque

Un mur «anti-mer» est prévu à Staten Island.