Les histoires qui traînent se salissent

CHRONIQUE / Le livre traînait dans ma bibliothèque depuis 30 ans peut-être. «Qui a tué Blanche Garneau?» Le récit-essai de Réal Bertrand (1) m’avait à l’époque fasciné.

Au bout de deux années de recherches «longues et ardues», l’auteur disait s’être retrouvé devant un «immense sentiment de vide face à des archives souvent muettes, à des refus de témoigner, à des entrevues qui font soupçonner l’expédient».

«Une vaste conspiration du silence semblait se dessiner», avait-il perçu.

Je suis retombé sur le livre l’été dernier et en voyant la date du meurtre, cent ans l'an prochain, j’ai eu l’idée d’y replonger pour vous raconter l’histoire.

Je n’avais pas mesuré dans quoi je m’embarquais.

Il y avait le livre de Bertrand, 230 pages de texte et références, mais des vérifications par mots-clés m’ont vite mené au roman Haute-Ville, Basse-Ville de Jean-Pierre Charland 2.

Le récit de 601 pages en version électronique avait déjà été publié une première fois en 1998 sous le titre Un viol sans importance.

Un roman pour documenter une histoire vraie? M. Charland explique avoir choisi le roman pour éviter les problèmes juridiques.

L’histoire qu’il raconte est cependant celle de Blanche Garneau, reconstituée à partir de documents juridiques et articles de journaux.

Charland y travaillait déjà lorsque Qui a tué Blanche Garneau? a paru en 1983. Il a choisi alors de repousser son projet.

Lorsqu’il s’y est remis, il a changé les dates, les noms et des repères géographiques. Il a aussi pris des libertés avec les faits.

Je me suis plongé dans la lecture pour constater que l’auteur avait épousé sans réserve la thèse d’un complot politique.

Le rôle de certains personnages avait été amplifié. Celui du policier interné à Saint-Michel Archange par exemple, ce qui suggérait qu’on avait voulu l’écarter de l’enquête. Dans les faits, celui-ci n’avait eu qu’un rôle marginal dans l’enquête.

Malgré la liberté que donne un roman, l’auteur n’y identifie pas de coupable. M.Charland doute que le meurtrier ait été un voyageur de passage, mais à la question : qui a tué Blanche Garneau?, il m’a répondu : «Je n’ai pas d’hypothèse».

Le document L’Affaire Blanche Garneau de Éric Veillette 3 est d’une autre nature.

Historien autodidacte passionné des histoires judiciaires controversées, M. Veillette a épluché les 4600 pages des dossiers d’enquête et de cour.

Il a lu les journaux d’époque, les chansons, livres et textes divers sur cette histoire, y compris le roman de Charland. Il semble avoir fait la somme de toutes les preuves documentaires disponibles.  

La version électronique de son essai documentaire fait 674 pages.

L’auteur porte un jugement nuancé (mais pas naïf) sur les circonstances sociales et politiques de l’affaire. Comme Réal Bertrand 30 ans plus tôt, il a noté les lacunes de la police.



« On aurait dit que personne n’avait une réelle intention de travailler sur cette affaire, ce qui eut pour résultat que la population s’est mise à spéculer tout en cherchant des coupables dans toutes les directions »
Éric Veillette, dans la préface de «L’Affaire Blanche Garneau»

«On aurait dit que personne n’avait une réelle intention de travailler sur cette affaire, ce qui eut pour résultat que la population s’est mise à spéculer tout en cherchant des coupables dans toutes les directions», analyse-t-il en préface.

C’est le risque quand une histoire criminelle traîne en longueur. «Les commères entrent en action et finissent par croire en des théories loufoques». II cite en exemple l’affaire France Alain.

France Alain est cette étudiante de 23 ans tuée près de chez elle à Sainte-Foy au soir du 25 octobre 1982 en rentrant du dépanneur.

Le journaliste Benoît Proulx, qui avait déjà eu une relation avec l’étudiante, travaillait ce soit-là à la station CHRC où il lisait les nouvelles.

Il fut au centre de l’enquête du coroner tenue quatre ans plus tard, sans que celle-ci arrive à une conclusion claire. Je me souviens qu’un prêtre avait alors refusé de dévoiler ce que Benoît Proulx lui avait dit dans le secret de la confession.

Proulx sera envoyé à procès en 1991. La thèse de la couronne est qu’il serait sorti du studio pour aller tuer son ex-amie avant d’aller reprendre sa place pour lire calmement le bulletin suivant.

Proulx a été condamné pour le meurtre, puis acquitté en appel l’année suivante. La Cour Suprême ordonnera plus tard au gouvernement du Québec de lui verser un dédommagement de 2,3 millions $.

Saura-t-on un jour qui a tué France Alain? On peut commencer à en douter. Comme pour Cédrika Provencher et combien d’autres.

À la différence de l’affaire Blanche Garneau, il reste pour celles-là des acteurs et des témoins encore vivants. Peut-être des documents ou des éléments de preuve qui auraient échappé aux enquêtes.

Encore faudrait-il que quelqu’un ait le goût de partager ces informations avant qu’il soit trop tard.

Notes

1 «Qui a tué Blanche Garneau», Réal Bertrand, Éditions Quinze, 1983, 230 pages.
2 «Haute-Ville, Basse-Ville», Jean-Pierre Charland. Éditions Hurtubise, 2009, 601 pages
3 «L’Affaire Blanche Garneau», Éric Veillette, Autoédition, 2017, 674 pages.