À chaque opération déneigement, comme on n’arrive pas à tout faire en même temps, on y va par priorité. D’abord les chaussées. Quitte à repousser la neige sur les trottoirs et à les rendre impraticables.

Les blues du piéton d'hiver

CHRONIQUE / L’histoire commence par une lettre de lectrice. Une toute petite histoire. Mais notre relation à l’hiver tient souvent à de petites choses qui font une différence.

La lectrice déplorait qu’on ait cessé de déneiger les accès à la promenade Samuel-De Champlain au pied des côtes du Verger, Gignac et de Sillery. 

Elle fut déçue des explications après avoir fait part de son mécontentement. On lui a dit qu’il était «impossible de déneiger, les infrastructures n’étant pas conçues pour ça».

La réponse m’a aussi étonné. 

Voire si, dans une ville rompue à l’hiver, il puisse être impossible de déneiger trois bouts de trottoirs de quelques mètres pour permettre l’accès, dût-on y aller à la pelle.

J’aurais été moins étonné si on avait évoqué les coûts ou la faible fréquentation de la promenade en hiver. Qui veut aller se les geler au vent du fleuve par 20 sous zéro en janvier?

La réalité est qu’ils sont beaucoup plus nombreux qu’on pense. Les sentiers tapés en témoignent. 

L’autre réalité est que cette promenade est un «produit d’hiver» spectaculaire et exclusif que Québec gagne à mettre en valeur, tant auprès des touristes que des résidents.

La lectrice disait y aller presque tous les jours, à pied ou en ski de fond à partir de chez elle. On lui a recommandé d’utiliser l’accès déneigé du quai des Cageux, ce qui impliquait qu’elle prenne sa voiture. Pas très cohérent avec les objectifs d’environnement et de santé publique.

J’ai pris le relais et suis allé à mon tour poser des questions. 

C’est la Ville de Québec, chargée de l’entretien de la promenade, qui avait pris la décision. Une question budgétaire, j’imagine. 

À moins d’y voir un effet de la nouvelle structure administrative qui centralise désormais les activités et éloigne les décisions des réalités des quartiers.

Quoi qu’il en soit, les questions ont eu leur effet. La Ville a mené une nouvelle «analyse» et s’est ravisée. Elle reprend dès maintenant le déneigement des accès à la promenade au pied des côtes. Bonne nouvelle.

La prochaine bataille risque d’être moins facile. Convaincre le ministère des Transports (MTQ) de changer ses équipements ou ses techniques de déneigement sur le boulevard Champlain. 

«Est-ce que la Ville de Québec, quand elle déneige, envoie sa neige sale de la Grande Allée sur les Plaines? Non! Pourquoi le MTQ envoie-t-il la neige sale du boulevard Champlain sur la promenade?» demande la lectrice. Bonne question. 

Bonne question, d’autant plus que la même se pose en ville à chaque opération déneigement. 

Comme on n’arrive pas à tout faire en même temps, on y va par priorité. D’abord les chaussées. Quitte à repousser la neige sur les trottoirs et les rendre impraticables. 

Quand ce n’est pas la neige, c’est la glace qui les rend dangereux. Vaut mieux parfois marcher dans la rue plutôt que sur le trottoir. Je suis de ceux-là. 

Mais ce n’est pas le seul danger. 

Cette fois, c’est un lecteur du centre-ville qui écrit. L’homme est de retour à Québec après avoir vécu à l’extérieur. 

Lors d’une chute de neige récente, il raconte avoir failli être renversé par un déneigeur privé en traversant une intersection au signal piéton. Puis deux autres fois ce même jour, il a vu des feux ou des stops «brûlés» par des déneigeurs. Il s’étonnait que personne n’ait encore été tué. 

Je lui ai demandé s’il avait porté plainte à la police. 

«J’y songeais», m’a-t-il répondu, mais «une petite chronique sur la façon dont les piétons sont les laissés pour compte à Québec pourrait avoir plus d’effet qu’une simple plainte d’un citoyen». 

Je ne parierais pas là-dessus. Si j’étais le lecteur, j’aurais aussi une petite pensée pour le 911.

Et c’est sans parler du froid. On en sait quelque chose ces jours-ci. 

L’urbaniste canadien Norman Pressman, professeur à l’Université Waterloo, a utilisé il y a quelques années un indice de rigueur de climat développé par Environnement Canada pour comparer les villes du monde. 

Cet indice tient compte du refroidissement éolien (température et vents), de la durée de l’hiver (nombre de mois sous zéro) et de la température moyenne du mois le plus froid. 

Son verdict, rapporté dans l’essai Maudit hiver du journaliste Alain Dubuc : Québec (54) est tout juste derrière Saskatoon (55) et Winnipeg (56) au palmarès des villes les plus froides du monde. À l’exception de quelques bleds de Sibérie où il y a cependant moins de neige (et de trottoirs à déblayer).

Quand vous attendrez, transis et désabusés, le prochain signal pour piétons en regardant passer les voitures, vous saurez désormais que vous êtes au sommet du monde, héroïques.

On déplore souvent nos difficultés collectives à apprivoiser l’hiver. Il faut cette fois saluer chaleureusement ce projet des sociétés de développement commercial (SDC), appuyées par la Ville de Québec et l’Office du tourisme. 

Un réseau de douze «stations chaleureuses» sur des places publiques des quartiers centraux. Des foyers au gaz avec des chaises Adirondack autour, des bottes de foin pour couper le vent, des couvertures, parfois des breuvages chauds et un programme d’animation. 

On en voudrait partout. Ça peut sembler dérisoire devant l’immensité du froid, mais notre relation à l’hiver tient souvent à de petites choses qui font une différence.