François Bourque
Le Soleil
François Bourque
Combien d’interpellations initiées par des préjugés, conscients ou pas, pour lesquels il n’y aura jamais de plainte parce que c’est long, compliqué et parfois risqué de porter plainte? La réponse c’est qu’on ne le sait pas.
Combien d’interpellations initiées par des préjugés, conscients ou pas, pour lesquels il n’y aura jamais de plainte parce que c’est long, compliqué et parfois risqué de porter plainte? La réponse c’est qu’on ne le sait pas.

Le profilage de l’ombre

CHRONIQUE / Il y a peu d’accrochages entre la police de Québec et les minorités, marginaux ou «exclus» de la société. 

Sur un demi-million d’interventions chaque année, les «éléments choquants avec les communautés ethniques, vous allez avoir de la misère à en trouver», met au défi le chef Robert Pigeon. 

C’est vrai. Peu de cas dans les médias, les tribunaux, à la Commission des droits de la personne ou au Comité de déontologie policière. 

Des d’accidents de parcours si on peut dire. Relations avec les Noirs au lendemain de l’enquête Scorpion au début des années 2000; Castagnetta mort au lendemain de son arrestation par manque de soins; le cycliste marginal du parvis de l’église Saint-Roch heurté par une voiture de police. 

D’autres ici et là, mais l’impression générale est que ça va bien.

«Je ne dis pas qu’il n’y a aucun problème», nuance M. Pigeon. Les policiers sont recrutés dans la population. «Fort possible qu’il y en ait qui arrivent avec des biais».

Possible? Je dirais certain. 

C’est ici que les choses s’embrouillent. Peu de grosses histoires embarrassantes, mais combien de petites histoires de l’ombre qui entretiennent la méfiance? Combien d’interpellations initiées par des préjugés, conscients ou pas, pour lesquels il n’y aura jamais de plainte parce que c’est long, compliqué et parfois risqué de porter plainte?

La réponse c’est qu’on ne le sait pas. 

On ne le sait pas parce la police de Québec ne tient pas registre de ses interpellations. 

«On n’a pas besoin de compiler», car ça va bien, plaide M. Pigeon. 

Peut-être, mais en est-on si sûr? 

Dans un rapport qui a fait beaucoup de bruit l’an dernier, des chercheurs de l’Université du Québec à Montréal ont mis au jour des statistiques troublantes. En proportion de leur démographie, les Noirs ont 4.2 fois plus de chance d’être interpellés que les Blancs; les Autochtones, 4.6 fois, et les «Arabes», 2 fois plus. 

Le Service de police de Montréal a posé un «acte de courage institutionnel assez grand», avec ce rapport, estime Réza Dupuis, agent d’éducation à la Commission des droits de la personne et de la jeunesse à Québec. «Ça prend une volonté interne assez forte».

Il aimerait que le SPVQ en ait autant. «Impossible qu’il n’y ait rien à Québec», croit-il.

M. Pigeon invite à la prudence avec les statistiques. Est-ce que la police était en réponse à un appel de citoyen, en relation d’aide ou dans le profilage, comme les chiffres pourraient le laisser croire? Les chercheurs de l’UQAM ont reçu un nouveau mandat pour préciser ce qui en est. 

La première histoire date de 2011. Une histoire formatée à des fins artistiques, mais basée sur des faits vécus.

Le rappeur et historien de Limoilou Webster (Aly Ndiaye) raconte son expérience avec le Service de police de la Ville de Québec dans sa chanson SPVQ (album Le vieux de la montagne). 

-«J’suis sortis de chez moi, il devait être 21h15 un soir à la mi de décembre, à ce moment il faisait plutôt froid, J’ai mis mon capuchon et puis j’ai traversé la rue… j’ai à peine aperçu l’auto-patrouille qui accélérait…

-Écoute on t’intercepte, parce que t’as une capuche sur la tête,

-Pour ma part de rétorquer : mais c’est l’hiver pis il fait frette…

-...Reste dans ton auto!… On veut seulement t’identifier».

La deuxième est une histoire vraie, bien qu’incomplète, car il reste à fixer la sanction et un appel est toujours possible. 

Elle est racontée dans une décision du Comité de déontologie policière rendue le 4 mars 2020. 

«Le 19 janvier 2018, vers 1h00, M. Jimmy Coulombe déambule sur le boulevard Henri-Bourassa...

... M. Coulombe porte une cagoule noire, avec des trous pour les yeux et la bouche.

Une voiture de patrouille arrive à sa hauteur et une policière lui demande pourquoi il porte une cagoule. Il répond que c’est pour se protéger du froid...

La policière lui demande ses nom, adresse et code postal... C’est quoi ton Facebook?» 

Je vous résume la suite ainsi : la conversation s’envenime, M. Coulombe insulté un policier, il est arrêté, fouillé et menotté, puis relâché lorsque les policiers réalisent qu’il est bien celui qu’il disait être. 

Le Comité de déontologie a jugé que les agents avaient dérogé à plusieurs articles de leur Code (arrestation, détention et fouille illégales; utilisation de force sans droit, etc.). 

La similitude des histoires m’a frappé. L’hiver, la cagoule, l’interpellation «arbitraire»; les questions des policiers et les réponses des «suspects» qu’il faisait frette. 

La similitude m’a frappée, sauf pour un détail. Le «suspect» Webster était noir. M. Coulombe est blanc. 

Le «profilage» cible souvent la couleur de peau, mais c’est aussi une affaire d’âge (M. Coulombe est jeune), de religion, d’orientation sexuelle, de marginalité, de statut social, d’idéologie parfois. 

«La mécanique est toujours la même», expose Céline Bellot, directrice de l’Observatoire des profilages à l’Université de Montréal. 

Un traitement «différentiel et préjudiciable» est posé par une autorité (police, tribunal, etc.) qui a des «racines de préjugés et de stéréotypes» ou «comprend mal le mode de vie des personnes». 

L’impact n’est pas pareil pour tout le monde. «C’est pire pour les Noirs, car on attaque vraiment la personne dans ses attributs», estime Mme Bellot.

L’actualité criminelle du moment teinte parfois les choses. «Il y a une perception que les jeunes noirs sont vérifiés plus souvent qu’avant l’enquête Scorpion» avait constaté à l’époque un porte-parole de la police de Québec. 

«Mais nous n’avons pas de données qui nous montrent qu’il s’agit d’un problème réel», avait-il ajouté. Quinze ans plus tard, les données sont toujours inexistantes.

Au lendemain d’un reportage de Radio-Canada, en 2011, l’ancien directeur du SPVQ, Michel Desgagné, avait rejeté la conclusion de profilage racial : «Nous, on ne fait pas de profilage racial, on fait du profilage criminel».

La ligne est parfois mince. 

Le «profilage criminel» est une technique d’enquête éprouvée qui consiste à essayer de comprendre le profil et les motivations d’un meurtrier ou un violeur en série. Comme dans le film Le silence des agneaux. 

Le problème est d’en faire une technique de prédiction ou de prévention. De se mettre à surveiller un groupe plus qu’un autre sur la base de ses préjugés plutôt que des faits avérés, explique Mme Bellot.

Le chef Robert Pigeon se méfie du mot. Parler de «profilage criminel» peut donner à «penser que des policiers sont attitrés à intercepter des groupes, noirs, musulmans, ou autres juste pour faire du renseignement criminel». 

Il s’en défend. «Ça n’existe pas au service de police de Québec».

Il se défend aussi de pratiquer le profilage social. 

«On est parmi les villes qui s’occupent le mieux des itinérants et des personnes marginalisées. On est très très en avance de ce côté». Je lui donne ici raison.

Des militants de groupes de défense continuent pourtant d’en douter. C’est dans leur description de tâche de dénoncer. Et parfois d’en mettre un peu plus peut-être. 

Un des moyens d’en avoir le coeur net serait de documenter les interpellations de la police. Québec a choisi de ne pas ouvrir la boîte de Pandore. Craindrait-elle ce qu’elle pourrait y trouver?