Une condamnation criminelle à SNC-Lavalin la rendrait inéligible aux contrats fédéraux et ferait encore chuter la valeur de ses actions détenues à 20 % par la Caisse de dépôt et placement du Québec.

Le choc des versions

CHRONIQUE / La bulle politique d’Ottawa salivait depuis des jours sur le témoignage de Gerald Butts, ex-secrétaire principal et proche ami de Justin Trudeau.

On allait enfin entendre la version du bureau du premier ministre sur cette histoire de pressions indues et de menaces dont l’ex-ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould dit avoir été victime. 

Celle-ci tenait à maintenir les poursuites criminelles contre la firme d’ingénierie SNC-Lavalin pour des gestes de corruption en Libye.

Le bureau de M. Trudeau souhaitait plutôt conclure un «accord de réparation» pour éviter les poursuites et assurer la survie de l’entreprise et de ses 9000 emplois au Canada. 

De tels accords sont légaux depuis l’an dernier et plusieurs pays occidentaux y recourent. Il y a alors des conditions à remplir et des compensations financières à verser. SNC-Lavalin a mené un lobbying vigoureux dans l’espoir d’un tel accord.

La ministre a cependant tenu son bout. Elle a été plus tard été mutée de la Justice aux Anciens Combattants jusqu’à sa démission le 12 février dernier. 

Son témoignage devant un comité de parlementaires a fait forte impression la semaine dernière par la précision des détails donnés. 

On peut penser qu’elle cherchait à se venger d’avoir perdu la Justice, mais sa version semblait crédible. S’il est vrai qu’on mettait dans la balance les élections au Québec et le sort des libéraux à la prochaine fédérale, il y avait quelque chose de déplacé.

La version de M. Butts fut en collision frontale avec celle de l’ex-ministre. Tant sur des faits que sur la chronologie.

Deux personnes peuvent vivre le même événement différemment, a rappelé avec raison M. Butts. 

Mais les désaccords dépassent ici la zone grise des perceptions de bonne foi. Il y a nécessairement quelqu’un qui n’a pas dit la vérité.

M. Butts a soutenu que les interventions auprès de la ministre ne visaient qu’à la convaincre de demander un avis juridique indépendant sur l’opportunité d’un accord de réparation, auprès d’une ex-juge de la Cour suprême, par exemple. 

Si ça s’est vraiment passé ainsi, c’est tout à fait légitime. Surtout que la ministre a dit avoir pris sa décision rapidement et que la nouvelle loi n’avait jamais servi encore. Des milliers d’emplois étaient en jeu chez SNC-Lavalin, a-t-il aussi insisté.

Jusque là, rien à redire. La «pression» était même souhaitable de la part d’un gouvernement méticuleux dans sa recherche de l’intérêt public.

Il y a pourtant quelque chose qui m’a agacé dans le témoignage de M. Butts. Cette sorte d’angélisme dans le récit, pas très compatible avec la fonction qu’il occupait.

Ni avec les portraits qui le décrivent comme un stratège habile et rigoureux à qui Justin Trudeau doit son ascension au Parti libéral et son élection ensuite.

Comment un conseiller de ce calibre pouvait-il être aussi détaché qu’il le dit des détails de l’affaire et indifférent à la décision de l’ex-ministre. Il me semble que ça ne colle pas.

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Il y a autre chose aussi qui me chicote dans cette histoire. Cela touche cette fois à l’essentiel et a peu à voir avec M. Butts.

Le gouvernement Trudeau dit être intervenu pour sauver les emplois de SNC-Lavalin. Il a là-dessus l’appui de François Legault et d’une bonne partie de l’opinion publique au Québec.

Fondée en 1911, SNC-Lavalin reste, malgré ses reculs et son image amochée, un fleuron du Québec inc. Une condamnation criminelle la rendrait inéligible aux contrats fédéraux et ferait encore chuter la valeur de ses actions détenues à 20 % par la Caisse de dépôt et placement du Québec. 

On dit craindre que le Québec perde de l’expertise et un autre siège social si elle devait être rachetée par une firme étrangère, ce dont personne ne se réjouirait.

Mais d’autres scénarios sont aussi possibles. Un rachat, en tout ou en partie, par des entreprises québécoises; un nouveau départ sous un autre nom si celui de SNC-Lavalin est brûlé, etc.

Dans tous les cas de figure, le volume de travail qui fait vivre actuellement SNC-Lavalin ne va pas disparaître. Les projets de construction et/ou de rénovation d’infrastructure dans les villes, les gouvernements, à Hydro-Québec et au privé sont toujours là.

Les firmes d’ingénierie québécoises peinent en ce moment à trouver de la main-d’œuvre. Si SNC-Lavalin devait disparaître, elles se précipiteront sur ces employés qualifiés. Le maraudage est d’ailleurs déjà commencé.

Je ne dis pas qu’il faut être indifférent au sort de SNC-Lavalin. Il y a un intérêt public évident à maintenir un siège social et une certaine concurrence entre plusieurs gros joueurs. 

Je dis seulement qu’il y a des nuances à faire sur cette perception que 9000 emplois sont en jeu et que cela peut tout justifier.