François Bourque

La «monoculture du tourisme» dans le Vieux-Québec

CHRONIQUE / Le Vieux-Québec est-il allé trop loin dans la «monoculture du tourisme»?

Le mot, largué la semai­ne dernière dans une entrevue à La Presse, est fort. Trop peut-être, mais il force à réfléchir en cet été de désolation où le vieux quartier se sent abandonné par ses visiteurs.

Cette pandémie n’a été voulue par personne. On est tous attristés et solidaires des difficultés des marchands. Mais il y a dans cette traversée du désert une occasion à saisir pour le Vieux-Québec.

Le contexte est nouveau, mais le débat ne l’est pas. Voici plusieurs décennies maintenant que des résidents s’inquiètent du déséquilibre grandissant entre la fonction résidentielle du quartier et le tourisme. 

Une longue érosion de commerces et services de proximité (épiceries, boucheries, quincaillerie, etc.) pendant que se multipliaient les chambres d’hôtels, galeries, boutiques de souvenirs, restaurants, etc. 

Le Vieux-Québec a encore des écoles et des garderies, mais on y vient porter les enfants en auto.

Des résidents ont tenté de sonner l’alarme depuis quelques décennies, mais leur voix s’est perdue dans le fracas des célébrations et des records d’affluence dont Québec s’enorgueillissait. 

Le Vieux-Québec roulait sur l’or, à l’image de l’économie de cette ville. 

Le point de bascule s’est proba­blement produit quelque part autour de 2008, avec les fêtes du 400e, l’arrivée d’une nouvelle administration à l’hôtel de ville et l’explosion du tourisme de croisière.

On s’est mis à carburer aux succès et reconnaissances internationales. 

La chute est aujourd’hui brutale. La chaîne touristique s’est brisée. La fermeture des frontières a vidé les hôtels, ce qui a vidé les restaurants, les boutiques et les attractions. La fermeture des bureaux a fait le reste.

Le Vieux-Québec a souffert plus que d’autres quartiers et rues commerciales qui avaient continué au fil des ans à servir une clientèle locale.

«On est allés trop loin», perçoit Jacques-André Pérusse, directeur général de la Société de développement commercial (SDC) du Vieux-Québec. C’est lui qui a lancé l’expression «monoculture touristique». 

Il avait prévenu les commerçants à son arrivée à la SDC, il y a deux ans : «Vous vous fiez beaucoup sur les touristes et les croisières». Mais comme ça fonctionnait, «on n’avait pas besoin de réfléchir». La pandémie lui aura donné raison.

«Une dépendance au tourisme très grande», constate aussi Étienne Berthold, chercheur au département de géographie de l’Université Laval et résident du Vieux-Québec.

L’équilibre du Vieux-Québec est fragile avec seulement 4800 résidents pour plus de 5 millions de touristes par année.

Une «monoculture du tourisme»? «L’expression est forte, estime M. Berthold. Mais comme résident, chacun réfléchit à ça». 

Sur la devanture du Petit Coin Latin, rue Sainte-Ursule, un nom inspiré par l’ancienne vocation étudiante du quartier, cette invitation au-dessus de la fenêtre : «Have a break. Enjoy our meal». Ça dit beaucoup.

Michel Masse est président du Comité des citoyens du Vieux-­Québec et guide touristique. Rien contre les touristes donc, mais il croit lui aussi à un équilibre.

«On est allé trop loin», croit-il. «Depuis un bon 10 ans, une tendance lourde au tout au tourisme. Avant la pandémie, les gens d’ailleurs [NDLR : hors du quartier] ne s’en rendaient pas compte», analyse-t-il. «Là ça saute aux yeux.»

Beaucoup de commerçants et de restaurateurs du Vieux-Québec ont misé sur le volume et sur l’argent facile d’un tourisme de masse rapide. 

Ils ont multiplié une offre commerciale de moins en moins distinctive : crèmeries, t-shirts et souvenirs, menus passe-partout, etc. 

On peut les comprendre. Le coût des loyers, des taxes et des contraintes patrimoniales ne laissent pas de grandes marges de profit aux commerçants du Vieux-Québec. Il fallait bien vivre. Surtout que la saison est courte. «Tu fais ton année en trois mois», rappelle M. Pérusse. Chacun a donc fait son affaire, souvent «en silo», sans s’inquiéter que le quartier était en train de glisser. De perdre ses services de proximité, ses épiceries, sa quincaillerie, puis sa caisse populaire et récemment son marché du Vieux-Port. Et plus grave peut-être, perdre les cris des enfants jouant dans les rues.

Ce n’est pas unique au Vieux-Québec. Les quartiers centraux (et même des banlieues) perdent aussi des commerces et voient vieillir leur population. Le commerce électronique et les grandes surfaces ont leur effet dans le Vieux-Québec comme ailleurs. 

D’autres centres-villes, celui de Montréal notamment, mais aussi ailleurs en Amérique du Nord, ont aussi souffert de la fermeture des bureaux, de l’absence de congrès, festivals, spectacles et événements de toute nature. 

La différence est que l’équilibre du Vieux-Québec est plus fragile avec seulement 4800 résidents pour plus de 5 millions de touristes par année. 

Sans touristes (ni travailleurs), le vieux quartier ne peut faire rouler des commerces qui ne sont souvent pas orientés vers des besoins locaux. «Il faut que ça change», plaide M. Pérusse.

Le conseiller municipal Jean Rousseau partage le constat d’une «monoculture touristique». «À force de cultiver seulement du soya, tu appauvris ton sol», dit-il. Il y a pourtant un «beau terreau» dans le Vieux-Québec, perçoit-il. Et une «volonté des gens qui y habitent d’y rester». Le tourisme a été et sera toujours un joueur important dans le Vieux-Québec, croit M. Rousseau. On vient cependant d’apprendre la «fragilité de l’écosystème touristique». 

L’Office du tourisme de Québec dit croire lui aussi à l’équilibre entre résidents et touristes et à un «tourisme durable», rapporte son directeur des communications, Éric Bilodeau. 

L’Office suggère aux visiteurs d’autres quartiers. C’est bien, mais cela a ses limites. Les efforts pour amener les touristes de l’ancien marché du Vieux-Port vers celui d’ExpoCité donnent des résultats mitigés. 

Pour le reste, ce n’est quand même pas à l’Office qu’on peut demander de faire campagne pour inciter les visiteurs à ne pas venir à Québec pour éviter le «surtourisme».

Je suis allé marcher dans le Vieux-Québec cette semaine. Un début d’après-midi ensoleillé. Je n’y ai pas trouvé l’effervescence habituelle d’un mois de juillet de vacances. Mais pas non plus la désolation totale parfois décrite ces dernières semaines.

Une place D’Youville très tranquille et à peine trois vendeurs sur la rue du Trésor, mais beaucoup de marcheurs sur la terrasse Dufferin. Des terrasses achalandées sur des rues Saint-Jean et Sainte-Anne grouillantes. 

Quelques autobus étagés garés à la place d’Armes, près du bureau d’information touristique étonnamment fermé. Des musiciens devant des parterres vides. Le Vieux-Québec commence à se remettre, mais n’est pas au bout de ses peines. 

Des taux d’achalandage entre 20 % et 30 % dans les hôtels en juillet. Mieux qu’au début de l’été, mais loin des 85 % habituels. En fait, l’Office peine à rassembler des données à jour en raison des absences et fermetures. 

Théoriquement, le gros mois s’en vient. En août, c’est entre 90 % et 93 % de taux d’occupation. 

Pour l’heure, c’est l’inconnu. Comme on vise une clientèle plus locale, les réservations risquent de se faire à la dernière minute après avoir consulté la météo. Le Vieux-Québec se croise les doigts.

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CINQ IDÉES POUR UN QUARTIER PLUS HABITÉ ET RÉSILIENT

De mes conversations des derniers jours, j’ai retenu cinq idées pour un quartier plus habité et résilient.

1. Modifier l’image du quartier

Le Vieux-Québec est perçu par plusieurs comme le quartier des touristes. Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas que ça. L’Office du tourisme a recentré ses campagnes cet été vers les «visiteurs» locaux. «Redécouvrez votre ville». C’est un bon filon. Corriger la perception que le stationnement est difficile. Changer les habitudes d’aller dans le Vieux juste pour un festival ou quand on reçoit de la visite. Miser sur la beauté du lieu. Qui sait, revenir à l’esprit du vieux quartier bohème où on prend le temps de ralentir et de traîner. Privilégier un «tourisme» de longue durée plutôt que le fast food et les hits and run. Les visites et séjours au monastère des Augustines en sont un bel exemple.

P.S. : Pour attirer des familles locales (et d’autres), il faudrait davantage de toilettes publiques. 

2. S’attaquer à l’hôtellerie illégale

Les pouvoirs publics doivent montrer plus de détermination dans la lutte contre l’hôtellerie illégale, plutôt que de s’en remettre aux plaintes des résidents. Tout le monde est d’accord pour qu’un citoyen puisse offrir occasionnellement son logement en Airbnb. En faire une «entreprise» commerciale est autre chose. Cela a pour effet de réduire les logements disponibles pour des résidents permanents. 

3. Attirer de nouveaux résidents

Plus facile à dire qu’à réussir. L’administration Labeaume vise 500 résidents de plus. Le coût d’acquisition des immeubles est cependant élevé et celui des loyers aussi. Pourrait-on imaginer des programmes d’aide particuliers au Vieux-Québec pour l’accès à la propriété ou au logement? Des villes en Europe achètent des logements pour les céder ensuite à prix abordables à des résidents. 

Des propriétaires d’immeubles trouvent plus payant de laisser des étages vacants ou de s’en servir à de vagues usages d’entreposage, plutôt que d’y aménager ou entretenir des logements. Il y a peut-être une fiscalité à revoir pour forcer ou inciter ces propriétaires à bouger.

4. Améliorer les services de proximité

L’offre d’alimentation reste la principale lacune dans le Vieux-Québec. Les bannières boudent le quartier, estimant ne pas y trouver la masse critique de clients locaux et, faute de stationnement adjacent, ne pas pouvoir compter sur des clients d’autres quartiers. Tout le monde en est conscient, mais on n’a pas pris les moyens pour briser le cycle et faire aboutir un projet. C’est le rôle de la Ville, je crois.

5. Réglementer le flux touristique

Ça fait drôle de parler de ça cet été avec les rues et commerces désertés par les touristes, mais si l’objectif est de changer la donne pour l’avenir, cela fait partie du coffre à outils. Des plafonds plus bas sur le nombre de chambres d’hôtel? Sur le nombre de croisiéristes simultanés? Sur la taille, le nombre ou la circulation des autobus dans le vieux quartier? Sur la circulation automobile? Un seuil sur les événements bruyants ou sur les boutiques cheap? Je ne saurais dire, mais des villes ailleurs utilisent des outils similaires pour réguler le trop-plein touristique et protéger la fonction résidentielle. François Bourque

Avec son commerce, la propriétaire Cynthia Laflamme (à gauche) souhaite en faire un service de proximité, un lieu de plaisir et un lien pour «garder la communauté». Ici, elle est en compagnie de son conjoint Alain Guay et de sa fille Naomi, ainsi que de son équipe, Bertrand Loyau.

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SE FAIRE PLAISIR AU MARCHÉ D'EMMA

Il y a rue Sainte-Ursule, coin Dauphine, une petite épicerie habillée en blanc qui semble aller à contre sens de la tendance majoritaire des dernières décennies dans le Vieux-Québec.

Un commerce qui vise les résidents permanents en offrant des produits locaux, aliments d’usage courant et articles d’entretien et de cuisine qu’on ne trouvera pas dans les boutiques touristiques du quartier.

La propriétaire, Cynthia Laflamme (Emma est le nom de sa fille), souhaite en faire un service de proximité, un lieu de plaisir et un lien pour «garder la communauté».

Beaucoup de résidents ont découvert l’adresse ces derniers mois seulement, car ce fut la seule ou à peu près, à garder toutes ses heures d’ouverture habituelles.

Pour le meilleur et quelquefois pour le pire, lorsque sont débarqués des clients inhabituels, certains agressifs, parfois trop nombreux en même temps à s’agglutiner à la porte. 

L’histoire du Marché D’Emma commence il y a quatre ans. Onze, si on compte les années où elle ne fut que propriétaire de l’immeuble.

Un projet d’investissement pour cette résidente de la Rive-Sud qui travaillait dans l’agriculture. 

Lorsque le dépanneur du rez-de-chaussée a fermé, épuisé par les taxes et le coût du loyer, elle a cherché en vain à relouer le local. 

Pour ne pas perdre son «droit acquis», elle a fini par rouvrir elle-même le dépanneur, mais avec l’intention d’y offrir «ce dont elle avait envie et ne trouvait pas dans le Vieux-Québec».

Poissons,viandes, fromages, fruits et légumes, produits domestiques. Elle a ajouté depuis une franchise M&M pour des plats préparés et aliments congelés. Des soupes de Soupes et compagnie (Limoilou), des bières de microbrasseries. 

Elle a fini par doubler la superficie du commerce et pour l’occuper, a racheté des meubles, étagères et un miroir de l’épicerie J.A. Moisan de la rue Saint-Jean. 

Depuis deux ans, la banlieusarde de la Rive-Sud s’est installée à demeure dans un logement au-dessus du marché. 

Quand l’économie a été mise sur pause à la mi-mars, Mme Laflamme a accroché des bacs à toutes les fenêtres de l’immeuble, puis aux balcons, sur la terrasse et jusque dans les marches métalliques menant au troisième étage. 

Elle y a semé des tomates, des fèves, des capucines, des herbes fraîches pour ses sandwiches maison, des poivrons et même du maïs, tout en haut. 

Quand elle commencé à manquer d’espace, elle en a trouvé chez un voisin en face et sait maintenant qu’elle voudra l’été prochain étendre ses plantations à d’autres murs et locaux.

L’agriculture urbaine était dans l’air du temps. Ce printemps plus que ceux d’avant. Mais au départ, sa motivation était ailleurs. Un besoin, dans la grisaille du moment de répondre à cette question : «Comment se faire plaisir?» 

Mme Laflamme a commencé ce printemps à faire des livraisons, sera en ligne le mois prochain. «On n’a pas le choix de se réinventer», croit-elle. 

Elle veut continuer à faire grandir son commerce. Cherche un boucher capable de prendre en charge un comptoir qu’elle voudrait ajouter à l’étage. Elle se croise les doigts pour que la Ville ne mette pas trop de bâtons dans ses roues. 

Qu’on ne se trompe pas. Le Vieux-Québec a encore besoin de ses touristes. Dans l’état actuel des lieux, «on ne peut pas vivre juste avec le local», constate Mme Laflamme, dont 60 % du chiffre d’affaires tient encore à des touristes. 

Reste que ce commerce répond à un besoin de base du quartier et y insuffle un nouvel état d’esprit, plus jeune et dynamique. 

Le genre de projet qu’on ne s’étonne pas de voir pousser dans Limoilou, Montcalm, Saint-Jean-Baptiste ou en basse-ville, mais qu’on voit trop peu dans le Vieux-Québec.

Le genre de projet qui pourrait en inspirer d’autres et contribuer, petit à petit, à ramener le quartier vers un meilleur équilibre. François Bourque