Les signaux s’additionnent sur les difficultés du projet Le Phare à Sainte-Foy.

Est-ce le début de la fin du Phare?

CHRONIQUE / Le nouveau délai de deux années pour une mise en chantier annoncé par le promoteur Michel Dallaire et le licenciement de 71 employés affectés au projet rendent la question inévitable : est-ce le début de la fin pour le projet du Phare et de sa tour de 65 étages?

Le conseiller exécutif de la Ville de Québec, Rémy Normand, parle d’un simple «pas de côté», mais les signaux s’additionnent sur les difficultés du projet.

L’argument voulant qu’il faut mettre Le Phare sur pause le temps de revoir les plans du pôle d’échanges d’autobus est incontournable.

Un promoteur ne peut pas continuer à planifier une construction s’il sait que les plans, les volumes à prévoir et les accès au sous-sol sont appelés à changer. 

On note ici que ce n’est pas le promoteur qui a demandé à revoir les plans et qu’il est en cela une victime des circonstances.

Cette pause forcée arrive cependant à un moment presque providentiel pour le promoteur Dallaire qui peinait à rassembler les conditions lui permettant de mettre son projet en chantier.

Non seulement n’aura-t-il plus à expliquer pourquoi son projet tarde tant, mais la Ville vient de lui donner un excellent motif pour réclamer un dédommagement pour le retard. 

Je ne suis pas l’avocat de la Ville ni celui du Groupe Dallaire, mais un projet qui retarde coûte plus cher et quelqu’un finit par devoir payer.

Et si le projet devait être abandonné, le promoteur pourra maintenant en rejeter une part de responsabilités sur la Ville.

Depuis la rupture avec Cominar, Michel Dallaire pilote seul le projet du Phare. Il n’a pas fait de cachette de ses difficultés à trouver assez de locataires pour lancer le projet. 

Ni de ses difficultés de financement pour un projet initialement évalué à 755 millions $, mais dont le coût risque de grimper avec les retards. Des locataires pourraient se lasser d’attendre une date de livraison qui devient de plus en plus hypothétique. 

Il n’y a par ailleurs toujours pas d’entente sur le partage des factures d’infrastructure municipales liées au Phare.

Pour répondre aux besoins, il faudra grossir des conduites d’aqueduc et d’égout, modifier des voies de circulation, en ouvrir une nouvelle, etc. 

Sans parler du pôle d’échange, des tunnels et trémies pour y accéder et du raccordement avec la station de tramway souterraine sous Lavigerie. Nous n’avons encore aucune idée du coût de ces travaux et de la part assumée par chacun.

Le «règlement sur les ententes relatives à des travaux municipaux» prévoit que la Ville ne peut pas délivrer de permis de construction tant qu’il n’y a pas d’entente. 

Au début des négociations, en décembre 2018, la Ville et M. Dallaire ne s’entendaient pas sur la valeur des travaux publics. Ni sur la formule de partage.

M. Normand a confirmé jeudi qu’il n’y avait toujours pas d’entente, mais que «ça allait très bien» dans les discussions avec le promoteur. 

Les changements et délais annoncés jeudi ne seront cependant rien pour simplifier les discussions, dont l’issue est elle aussi repoussée sine die.

En décembre 2018, la Ville avait imposé au promoteur de livrer le pôle d’échanges au plus tard le 1er janvier 2022. 

Elle disait tenir alors à cet échéancier. «Il le faut parce que nous, on va bâtir le nôtre [réseau de transport collectif]. Si lui, il n’a pas fait son hub, on a un problème», avait alors commenté le maire Labeaume. 

M. Normand minimise aujourd’hui l’importance de cette échéance. 

«C’est mieux d’avoir le pôle plus tôt que tard», dit-il, assurant que la mise en service du tramway ne sera pas affectée par ce «petit délai». 

Possible. N’empêche qu’il devient de plus en plus difficile de savoir qui croire du maire ou de son numéro 2 dans ce projet de transport. Difficile aussi de savoir quand les croire. 

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L'OCCASION DE REVOIR LE TRACÉ DU TRAM

La Ville de Québec savait depuis juin dernier qu’il était devenu nécessaire de revoir le pôle d’échanges du Phare. 

L’administration Labeaume a cependant choisi de garder le silence et même de mentir dans les réponses données à mes questions sur le sujet il y a quelques semaines. 

«L’emplacement du pôle d’échanges au Phare n’est pas du tout complexe», a alors tenté de faire croire la Ville. «L’emplacement choisi demeure stratégique, hautement fonctionnel».

On comprend aujourd’hui que l’emplacement pose au contraire des défis d’opération importants, au point de devoir mettre le projet sur pause.

Il est assez ironique que ce soit le promoteur du Phare qui ait forcé la main à la Ville en rendant public lui-même le report du projet de pôle d’échanges.

La décision fut prise d’un «commun accord» avec la Ville, confirme le ministère des Transports (MTQ). Le président du RTC, Rémy Normand, dit ne l’avoir appris que «récemment». Je vous laisse juger de son choix de mots.

Le renvoi du pôle d’échanges sur les planches à dessin ne remet pas en question sa localisation, a insisté M. Normand. 

Et pourquoi pas? 

Il semble au contraire que l’occasion est belle de réfléchir à cette localisation, comme le propose le conseiller d’opposition Jean Rousseau.

Le Soleil a révélé il y a deux semaines que la Ville a écarté en 2017 un autre scénario possible pour le pôle d’échanges (stationnements de surface derrière le Canadian Tire de la route de l’Église).

Au moment du choix, il n’était pas connu que ce pôle devrait être relié à une station de tramway et accueillir des autobus de la Rive-Sud, ce qui a ajouté à la complexité du projet.

Le site écarté semble offrir plusieurs avantages par rapport au Phare : pas de contraintes causées par la proximité des échangeurs d’autoroutes; espace plus dégagé, car il n’y pas de gros piliers pour soutenir quatre immeubles dont une tour de 65 étages.

Relocaliser le pôle d’échanges permettrait un tracé de tramway plus direct vers le marché public et d’éviter un détour de 600 mètres par Le Phare dans un tunnel en «U» compliqué et coûteux. 

Et si le projet de Phare devait s’éteindre, on éviterait de se retrouver avec un pôle d’échanges avec rien au-dessus, dans le voisinage ingrat des bretelles d’autoroutes.

Si la Ville a de bonnes raisons de maintenir quand même le site du Phare, elle devrait expliquer pourquoi, plutôt que de servir des réponses arrogantes (et parfois mensongères) qui desservent le projet et l’intérêt public. François Bourque