L’idée de faire passer le tramway dans la cour arrière de résidents du boulevard Pie-XII dans Sainte-Foy est un exemple de projet qui suscite l’opposition et la méfiance de citoyens. C’est ce qui arrive quand on les tient à l’écart des réflexions.

Dans la «war room» des promoteurs

CHRONIQUE / Les grands projets urbains (et leurs promoteurs) suscitent souvent la méfiance voire l’opposition de citoyens et groupes de pression.

Confrontés à des projets qui vont transformer leurs habitudes et leurs voisinages, des citoyens ont des réactions émotives et se sentent dépossédés. 

On ne devrait pas s’en étonner. L’être humain est attaché à ses habitudes. Il n’aime pas, a priori, les changements qui «dérangent» son travail, ses déplacements, son voisinage ou lui imposent des technologies qu’il verra comme un emmerdement jusqu’à ce qu’il réussisse à domestiquer la bête.

Pour les citoyens qui se sentent menacés par un grand (ou un petit) projet, les promoteurs sont l’incarnation du mal capitaliste et sont de mèche avec des pouvoirs publics qui ont perdu de vue l’intérêt public. 

Cette perception ne vient pas de nulle part. Nombre de grands projets passés (et actuels) ont été menés sans tenir compte des impacts sur la qualité de vie des quartiers. 

Cette façon de faire a cependant commencé à changer. 

Les promoteurs publics et privés comprennent — certains mieux que d’autres —, qu’ils ne peuvent plus ignorer les préoccupations des citoyens. 

Le mouvement semble irréversible, nourri par les réseaux sociaux qui amplifient les mécontentements. 

Les villes, qui vivent actuellement une grande période d’effervescence immobilière, sont moins affamées qu’à d’autres époques. Elles peuvent se permettre d’être plus exigeantes à l’endroit des projets et de leurs promoteurs. 

Penser faire l’unanimité autour de grands projets immobiliers, énergétiques ou de transport n’est pas réaliste, mais il faut aujourd’hui obtenir une large acceptabilité sociale. 

Cela a un impact sur les coûts des projets, parfois sur leur nature et inévitablement sur les délais de réalisation.

Comment les promoteurs s’adaptent-ils à ces nouvelles obligations? Quelles sont leurs «stratégies» pour faire «passer» leurs projets dans l’opinion publique et auprès des pouvoirs municipaux? 

J’ai trouvé plusieurs réponses intéressantes lors d’un forum de promoteurs et investisseurs «urbains» organisé la semaine dernière à Montréal par la firme d’avocats d’affaires BCF. 

En fait, j’ai entendu des promoteurs ce qu’on aimerait entendre des administrations publiques : pour faire un bon projet, il faut une préparation minutieuse et une large consultation «en amont» auprès des citoyens et organisations qui risquent d’être affectées.

Même les «groupes les plus négatifs» devraient être associés à la démarche, croit Catherine Tremblay, directrice principale, projets et construction chez Ponts Jacques-Cartier et Champlain.

L’objectif ne doit pas être d’essayer de convaincre ces citoyens des mérites de son projet, mais d’établir une «conversation» avec «l’idée que leurs questions sont légitimes», précise Marie-Christine Demers. 

Son entreprise, Gazoduq, vise l’approvisionnement d’une usine de liquéfaction de gaz naturel à la Grande-Anse, près de Saguenay. Le genre de projet qui demandent plus d’efforts de communication qu’avant. 

«Tout est dans la préparation», décrit Mathieu Jobin, directeur général de Devimco. Cette entreprise avait dessiné à l’époque le quartier Dix30 et a depuis affiné et bonifié son modèle avec le Solar Uniquartier actuellement en chantier à Brossard. 

Il faut, dès le départ, identifier tous les problèmes qui peuvent surgir avec le site, le voisinage, ou le contexte, dit-il. On réunit dans une war room tous les professionnels pouvant apporter des réponses. 

Des ingénieurs, des urbanistes et des architectes évidemment, mais aussi des historiens, des spécialistes du patrimoine, de l’énergie, des transports, etc.

Leur expertise sera utile auprès des citoyens qui posent des questions, mais aussi auprès des autorités publiques qui vont approuver le projet et verront le sérieux du promoteur.

Le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) reste le «vaisseau amiral de la consultation et de l’acceptabilité sociale», rappelle Me Jean Piette de BCF. Mais mieux vaut ne pas attendre le BAPE pour identifier les problèmes et trouver des solutions.

 «Il ne faut pas passer à côté de rien», croit Serge Cormier, directeur de la gestion de la construction au Fonds immobilier de solidarité FTQ. «L’erreur à ne pas faire, c’est de rester entre quatre murs; il faut prendre les devants.»

L’erreur est aussi d’arriver avec un «projet fini» ou qui donne l’impression d’être final. 

«Méfiez-vous de vos voisins; les voisins immédiats sont les plus hostiles», prévient avec humour M. Jobin.

Le Bureau de projet qui tente de faire passer le tramway dans la cour arrière de résidents du boulevard Pie-XII dans Sainte-Foy pourrait nous en parler longtemps. C’est ce qui arrive quand on tient les citoyens à l’écart des réflexions. 

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Conscients des enjeux d’acceptabilité sociale, des promoteurs mènent aujourd’hui leurs propres consultations. Ils créent aussi des sites Internet et utilisent les médias sociaux pour donner de l’information en amont des projets, pour chercher des avis et obtenir de l’adhésion. 

C’est dans cet esprit que travaillent les promoteurs du projet de transformation du centre commercial Fleur de Lys. Cela semble pour l’instant réussir. 

Le promoteur du Phare a aussi tenu des consultations publiques, mais les participants avaient compris qu’ils étaient devant un projet final ou presque, ce qui change la perspective et n’a pas le même effet qu’une consultation en «amont». 

La communication avec le quartier devra être maintenue pendant le chantier, pense l’urbaniste-conseil Brian Fahey. «La crédibilité du projet est en cause». S’il y a une perception que «le projet génère plus de nuisance que de beauté, on a un problème», analyse-t-il.

C’est le danger qui guettera de grands projets comme le tramway, le Phare, l’agrandissement du Port, etc. 

Les promoteurs savent qu’ils doivent être à l’écoute des citoyens. Mais ils savent aussi qu’ils ne peuvent pas laisser toute la place aux opposants lors des consultations publiques. 

S’il n’y a que des voix d’opposants, il sera plus difficile pour les villes ou gouvernements d’autoriser un projet. D’où la tentation de téléguider des interventions positives lors des consultations.

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L’ex-conseillère et candidate à la mairie de Québec, Anne Guérette, était dans la salle la semaine dernière, parmi les promoteurs. Cela aurait paru incongru à l’époque où elle pourfendait d’un même souffle ville et acteurs immobiliers.

Mme Guérette, une cliente de la firme d’avocat qui organisait le forum, a pris la parole à la période d’échange. Moins pour poser une question que pour exposer sa vision. Pour ceux qui se le demanderaient, elle n’a rien perdu de son intensité. 

Sur le fond, elle était d’accord. «Il faut une approche intégrée.» Les promoteurs ont besoin «d’équipes avec des gens sensibles aux enjeux sociaux et d’architecture». 

Elle a ensuite poussé le bouchon un peu plus loin. Il devrait, suggère-t-elle, y avoir un ministère de l’Architecture, de la Mobilité et de l’Aménagement qui imposerait des «règles fortes». 

Je ne sais pas si c’est la structure qu’il faut, mais l’idée de mieux intégrer les enjeux de mobilité et d’aménagement dans les politiques publiques est loin d’être farfelue. C’est même essentiel, je pense.