Le budget des défilés et activités est passé de 2,2 millions $ en 2016 à 3,5 millions $ en 2020. Une hausse de 60 %.

Comment Bonhomme s’est relevé

CHRONIQUE / Dans le grand igloo gonflable dressé au bord de l’eau, Bonhomme exécute ses pas de danse sur l’air qui nous est familier.

C’est le 30 janvier, mais dehors il fait + 4 °C sous le soleil et il n’y a pas de neige sur le gazon de la Eastern Promenade de Portland, au Maine, en cette veille du premier Carnaval Maine. 

Le reportage de la NBC-Boston monte un bulldozer qui étend la neige arrivée par camion dans la pente prévue pour les glissades.

Tout un contraste avec le Carnaval de Québec dont le lancement quelques jours plus tard s’est fait en pleine tempête, forçant à déneiger les sites dans la nuit du lendemain.

Cette neige fait partie de la magie et de l’expérience de Québec. 

Portland n’en fait pas de secret. Elle s’est inspirée de notre carnaval pour relancer sa fête d’hiver après 100 ans d’absence. Les communiqués de presse et reportages font tous mention de Québec.

Portland a beau être une ville d’hiver, elle ne contrôle pas plus que nous la météo.

Qu’à cela ne tienne, Bonhomme prend la parole après son tour de danse : «Fellow winter lovers», lance-t-il de sa voix caverneuse. Il a été invité avec la directrice Mélanie Raymond à donner le coup d’envoi aux festivités.

L’événement est modeste. Deux petits jours seulement. Rien de la tradition et de l’ampleur de notre carnaval. Mais pour Québec, c’est une occasion de visibilité et d’attirer des touristes à cinq heures de route. 

C’est le genre d’échanges et de partenariats que le Carnaval souhaite développer. 

Bonhomme avait toujours voyagé, mais «il y a eu un creux. On veut repartir ça», explique Serge Ferland, membre du conseil d’administration. 

C’est un des mandats que s’est donné la nouvelle direction du Carnaval de Québec qui a pris les commandes en 2015 après une année catastrophique. Cette année-là, le Carnaval a déclaré un déficit d’opération de 620 000 $ sur un budget d’environ 9 millions $. Pire peut-être, les citoyens de Québec avaient déserté la fête. Assistance en baisse du tiers par rapport à l’édition précédente. Un deuxième déficit de cette ampleur en trois ans.

«Le cash flow à zéro… Pas de possibilité d’opérer», se souvient le pdg P.-Michel Bouchard, qui est alors entré en scène. 

Il fallait attendre les subventions pour faire rentrer les employés et les payer ensuite à temps et demi pour rattraper le retard.

Le Carnaval arrivait au bout du rouleau. 

Essoufflé, il avait besoin d’un nouveau coup de barre, comme cela avait été nécessaire à d’autres époques. 

Les événements «populaires» sont par nature tributaires des modes, des nouveaux courants, finissent par s’user ou voir vieillir leur clientèle. Cela force périodiquement à se remettre en question et se réinventer. 

C’est ce que le Carnaval de Québec s’est attelé à faire. 

Cinq ans plus tard, on en mesure les résultats. 

«Le Carnaval est dans une grande forme. Est en santé financièrement et au niveau de la programmation», se réjouit Mme Raymond. 

Le public et le plaisir sont de retour; le premier défilé de la fin de semaine a obtenu partout des éloges, après des débuts (très) difficiles l’an dernier; les commanditaires qui s’étaient éloignés reviennent cogner à la porte, observe M. Bouchard. «Quand le produit est plus beau, le commanditaire est intéressé à s’afficher». 

Pour couronner cette remontée, le Carnaval est ces jours-ci parmi les meneurs d’un vote populaire sur le site du USA Today pour déterminer le meilleur festival en Amérique du Nord. Le public vote sur le site du journal. 

Qu’a donc fait le Carnaval pour ainsi renverser la vapeur depuis 2015? Il a fait ceci :

1- On a réduit ses dépenses administratives et amélioré «l’efficacité des ressources humaines»; a réduit de 50 à 38 du nombre de permanents; on a fidélisé ses employés en leur offrant du travail à l’année dans les ateliers du Carnaval grâce à des contrats externes, etc.

2- On a augmenté les dépenses de programmation tout en conservant le même budget total (autour de 9 millions $). Le budget des défilés et activités est ainsi passé de 2,2 millions $ en 2016 à 3,5 millions $ en 2020. Une hausse de 60 %. On a ainsi consacré 800 000 $ en 2019 pour la nouvelle mouture des défilés de nuit. C’est 600 000 $ cette année, certaines dépenses de fabrication n’ayant besoin d’être renouvelées. 

3- On a stabilisé la part des subventions gouvernementales entre 30 % et 33 % du budget total annuel. L’année 2019 a fait exception avec une proportion de 38 % en subventions (dont une partie venant de programmes normés), ce qui a permis la relance des défilés et l’ouverture de nouveaux sites. 

4- Le Carnaval est «sorti» des Plaines. «C’était significatif. Les Québécois nous ont vus revenir en ville», note M. Bouchard. Les commerçants et partenaires aussi, ajoute Mme Raymond. 

5- On a relancé les «événements partenaires» hors des sites officiels notamment dans des artères commerciales. 

Lévis, l’avenue Maguire, la 3e Avenue, le Petit-Champlain, Maizerets, les bars, etc. C’est parfois «plus simple que d’aller au centre-ville» et «on crée des fiertés de quartier», note Mme Raymond.

6- Pour diversifier (et accroître) ses revenus, on s’est mis à offrir son expertise pour gérer d’autres événements (ex : les Fêtes de la Nouvelle-France) ou pour fabriquer des décors : musées, Méga Parc des Galeries de la Capitale, Festival de la magie, ComediHa!, etc. 

7- On a fait le «ménage» dans les traditions pour ne conserver que celles offraient un bon rapport succès/effort, si on peut dire. 

Les duchesses ont ainsi été remerciées. La vente de la bougie, qui coûtait aussi cher à organiser que les revenus qu’on en tirait, a été abandonnée pour ne conserver que la vente de l’effigie, ce qui évitait de doubler les efforts de vente et de promotion. 

8- On a décidé de ramener les jeunes par une programmation, des sites et des communications adaptées à la nouvelle génération. 

9- On s’est mis à l’abri des coups durs et aléas météo en se ménageant une «réserve» de 1 million $ dans son budget. Ça donne aussi le «cash flow pour opérer comme du monde», note M. Bouchard. Ce n’est «pas un million qu’on contemple dans notre compte de banque; c’est une liberté opérationnelle», précise Mme Raymond.

10- Un OBNL n’est pas là pour faire des surplus, mais s’il y en a, on s’est engagé à les réinvestir dans la programmation. 

Les quatre dernières éditions ont fait des surplus équivalents à environ 250 000 $, soit 2,5 % du budget. C’est bien, mais relativement peu. «Il suffit d’une tempête de neige pour faire fondre le surplus», prévient M. Ferland.

Innover comporte aussi des risques. On l’a vu l’an dernier. 

«Ça peut arriver qu’on se retrompe encore», prévient M. Bouchard. «On n’est pas à l’abri», insiste Mme Raymond. L’important est de se relever.