Nathalie Plaat
Arrêt sur image. Gros plan sur des bottes d’hiver pleines de neige, qui détonnent avec le haut du corps complètement à nu. Les bottes dégouttent sur le plancher de la salle d’examen. C’est gênant. Coupure. Gros plan sur les yeux chocolat-noisette, doux, si doux du médecin. Yeux qui disent « Je suis désolé ». Noir.
Arrêt sur image. Gros plan sur des bottes d’hiver pleines de neige, qui détonnent avec le haut du corps complètement à nu. Les bottes dégouttent sur le plancher de la salle d’examen. C’est gênant. Coupure. Gros plan sur les yeux chocolat-noisette, doux, si doux du médecin. Yeux qui disent « Je suis désolé ». Noir.

Femme interrompue

CHRONIQUE / Arrêt sur image. Gros plan sur des bottes d’hiver pleines de neige, qui détonnent avec le haut du corps complètement à nu. Les bottes dégouttent sur le plancher de la salle d’examen. C’est gênant. Coupure. Gros plan sur les yeux chocolat-noisette, doux, si doux du médecin. Yeux qui disent « Je suis désolé ». Noir.

Ce récit hachuré est caractéristique d’un récit qu’on dit traumatique. On y remarque le manque de fluidité, les gros plans sur des détails inutiles, l’affect diminué, l’incohérence. On y reconnaît les mouvements d’une psyché qui, pour survivre à l’effroi, déploie un arsenal de défenses digne des systèmes de survie d’un sous-marin sous attaque. De grands murs automatisés tombent sur ce qui pourrait nous noyer. Des pièces entières de nous-mêmes se trouvent « sécurisées », mais, par le fait même, complètement inaccessibles à notre conscience. Ainsi, au lieu de réaliser pleinement ce que nous sommes en train de perdre, nous nous en faisons pour le plancher mouillé d’une clinique privée qui nous charge 2000 $ pour nous annoncer la fin du monde. L’exil est commencé. Derrière les murailles, des dizaines de parts identitaires pleurent, les genoux repliés sous le front, dans la solitude la plus totale.

Sur cette table d’examen est restée une femme entière. Elle y est encore. Je suis devenue, depuis, une femme interrompue. Je suis en pièces détachées et, comme n’importe quel humain, je subis depuis les contractions psychiques inhérentes au désir de réunification de mon être. Ma psyché travaille à fond de train pour que je retrouve un sentiment de continuité d’être, une impression que je ne suis pas qu’une partie de moi. Pour ce faire, la femme laissée sur la table d’examen me lance des appels désespérés, des cris que je perçois la nuit, parfois, ou, comme ce dimanche, en plein jour, alors que je suis complètement affairée à autre chose.

On appelle ça les réactions post-traumatiques.

C’est un nom bien effrayant, porteur de beaucoup de souffrances, mais qui, aussi, traduit les efforts d’une psyché qui ne fait que son travail de restauration. L’indigeste demande son tour de parole. Il faudra avaler « l’inavalable », pleurer toutes les petites morts, retourner mille fois sur la table d’examen et recoller les morceaux. Retrouver l’effroi et, plus que tout, y accoler notre propre récit, notre narration au « je », intime, personnelle. C’est ainsi qu’on peut, graduellement, se réunir avec les parts de soi perdues sous le choc.

Dimanche dernier, alors que je travaillais à réaliser une petite vidéo de remerciements pour mes amis.es qui m’avaient si bien célébrée pour mon anniversaire, une mauvaise manipulation m’a fait croire que je venais d’effacer ma bibliothèque de photos des dix dernières années. Je venais de perdre toutes les images de danse dans le solarium, de grossesses, de camping, de voyages, de mariage, tout, tout, tout. Je suis devenue flaque. Impossible de me remettre en mode contenu, pour des heures. Même après qu’on m’ait rassurée sur le fait qu’on avait retrouvé lesdites photos.

Ma peine n’avait plus rien à voir avec le « moment présent ».

« Trauma destroy time », dit encore ce cher Stolorow.

À l’occasion de cette perte, la femme de la table de l’examen était venue m’habiter pleinement. Ainsi, les affects ressentis dans l’instant ne se trouvaient nullement rassurés par la réparation de ce qui avait déclenché le torrent. Non, ce que je pleurais était beaucoup plus vaste. Je l’ai compris seulement au soir, après avoir accepté que cette journée ne se replacerait pas sous le signe de la fonctionnalité.

C’était pourtant une belle journée, exempte de douleurs physiques, qui faisait suite à une déferlante d’amour qui avait ouvert mon cœur. Justement. Il faut être suffisamment en forme pour digérer. Le sous-marin doit être hors de danger immédiat pour que les portes s’entrouvrent à nouveau.

La femme sur la table d’examen est donc venue me raconter son histoire. Elle en avait long à dire. Elle m’a parlé, entre autres, de sa peur de mourir avant les 5 ans de sa fille, et qu’ainsi, la petite grandisse sans « souvenir réel » de sa maman. J’ai compris qu’en effaçant les photos, j’avais cru que je venais de m’effacer, moi, complètement. Le néant, encore, venu si près, trop près. Cette journée m’a épuisée. Littéralement. Plus que la chimio, plus que tout.

Mais, tout comme ma bibliothèque de photos, elle m’a restaurée, aussi parce j’y ai récupéré une partie de mon expérience.

J’ai digéré un peu plus de ce qui m’arrive. Je me suis laissée à nouveau avoir peur de mourir.

Vous m’écrivez pour me dire que je suis grande et forte, mais non, je suis seulement chanceuse les amis.es. Parce qu’au cœur de ma tempête sous-marine, on m’offre, par cette chronique, cette chance de me dire, et d’ajouter mille mots par semaine à la narration de ce qui me brise. Des mots qui sont, en plus, lus et entendus. Psy ou pas, je suis comme vous, vulnérable, faible et affolée par ce qui m’arrive.

Vous êtes aussi, autant que vous êtes, porteurs de traumas, petits et grands, qui vous coupent de pans de vous-mêmes. Il se peut qu’en ce temps de pandémie, de restrictions, de peur et d’incertitude, vos « femmes de la table d’examen » demandent aussi leur tour de parole dans vos existences. L’air ambiant, si chargé de son angoisse collective pourrait venir percuter d’anciennes histoires non-entendues qui chuchotent derrière vos murailles. Il se peut que vous ayez besoin de plus d’amour, de plus d’indulgence, de plus de jours à ne pas comprendre ce qui vous prend, d’avoir si peur, d’avoir si froid, d’avoir si faim. Ce n’est peut-être pas le virus, le retour à l’école, ou le confinement en eux-mêmes qui vous perturbent, mais bien ce qu’ils viennent réveiller en vous-mêmes, de bien plus vaste, de bien plus intime. Permettez-vous de vous raconter les amis.es. Parce que derrière les attaques de panique, les symptômes dépressifs, les obsessions, les compulsions, les dépendances, les grandes fatigues, il y a, bien souvent, des myriades d’histoires non-entendues, pleines de sens, qui réclament la chute des murs, et qui, une fois écoutées, vous redonneront peut-être aussi ce sentiment d’unité perdue, bien avant COVID, bien avant 2019.

Référence : Stolorow, Robert. 2007. Trauma and Human Existence. New York. The Analytic Press. 2007. 54 pages.