Roger Blackburn

Faut pas virer fou avec ça…

CHRONIQUE / « C’est assez le niaisage, faut pas virer fou avec ça, y a des limites à capoter sur ce virus, il n’y a presque pas de cas ici dans la région. »

Voilà ce qui résume un peu comment la fin de semaine de déconfinement s’est terminée.

C’était l’anniversaire de ma conjointe, en fin de semaine, et nous avions imaginé de bien grandes choses avant la COVID-19, mais tout a été annulé. J’avais finalement organisé, en fin de semaine, trois petites rencontres avec la famille et les amis, histoire de se voir la face pour de vrai, trinquer, s’entendre rire et chanter bonne fête.

Mais voilà que pendant la semaine, un membre de la famille vient nous livrer des produits d’achat locaux qu’il avait achetés pour nous. On se parle à l’extérieur sur le patio. On est content de se voir, on a plein de choses à se raconter. Je m’éloigne du patio pour parler en sourdine, à moins de deux mètres, avec mon invité pour planifier le rassemblement de dimanche pour la fête à ma blonde. Il est supposé nous recevoir chez lui avec la famille, seulement les adultes, pour respecter le nombre de 10 personnes. Les neveux et nièces appelaient ça « le party où y sont pas invités ».

La prudence est de mise

Jeudi, le téléphone sonne. « Roger, je ne pourrai pas vous recevoir dimanche soir pour la fête, j’ai côtoyé quelqu’un la semaine dernière qui a des symptômes du coronavirus. On va se confiner pour 14 jours en attendant le résultat de ses tests, en fin de semaine. »

Zut alors! Mais nous, on a côtoyé ce membre de la famille, on a parlé quelques heures sur le patio, quelques fois presque à deux pouces du nez, en partageant un verre, on a failli à la règle de la distanciation.

J’annule tout, c’est poche, mais on ne niaise pas avec la « puck » en temps de pandémie. Je sais très bien que la distanciation, c’est beau en théorie, mais qu’en pratique on finit toujours par se croiser ou montrer une photo sur notre cellulaire. On se fait croire qu’on tient nos distances, mais on triche toujours un peu.

Le chien dans le jeu de quilles

Le samedi, au chalet au bord du lac, les amis se donnent le mot pour venir faire « poper » une bouteille de champagne et souhaiter bonne fête à ma conjointe en après-midi et je les invite à respecter les consignes de distanciation.

Les amies arrivent dans la cour du chalet en avant-midi pour dire bonjour. « On respecte les comportements de tous, si vous voulez garder vos deux mètres, y a pas de problème, mais nous on s’est fait la bise en se voyant ce matin, ça fait six mois qu’on ne s’est pas vus. » Le chien était lancé dans le jeu de quilles.

Dans l’après-midi, les gars arrivent au chalet avec un plateau de service, les trois amis marchaient côte à côte en se dirigeant vers moi. « Tu vas nous lâcher patience avec ton six pieds là. J’ai préparé quatre gins tonic, j’ai pris la glace dans mes mains, j’ai coupé le gingembre qui est dans ton verre et pis on ne cognera pas nos verres à six pieds de distance », me lance l’un d’eux.

« Il n’y a presque pas de cas dans la région, faut pas virer fou avec ça, nous ne sommes pas à Montréal. On est pogné avec ce virus-là pour deux ans, aussi bien vivre avec », me lancent à la tête les amis.

Y a comme une bulle qui a passé dans mon cerveau; il y a quelques heures je me demandais comment espacer les chaises de deux mètres sur le terrain pour respecter la distanciation et me voilà sous le soleil trois heures plus tard en train de trinquer avec les amis sans trop se soucier du deux mètres.

La peur et le bon sens

Un ami me raconte. « Ils ont réussi à nous faire peur avec ce virus-là, au début. Hey, on ne voyait personne, on faisait attention, je lavais même mon épicerie, on désinfectait les poignées de porte. Un moment donné, je regarde ma blonde en voyant les sacs d’épicerie sur le comptoir et je lui dis, là c’est le temps de prendre une décision. Si on lave l’épicerie ce soir, ça veut dire qu’on va faire ça pendant deux ans, ou on décide que c’est trop et on vit avec le risque. On a évalué qu’on ne ferait pas ça pendant deux ans, on ne veut pas virer fou. »

On ne s’est pas fait la bise, mais on ne se privera pas d’étreinte de nos amis pendant deux ans, on ne se privera pas de manger autour de la même table pendant deux ans, ce va être plus fort que nous, on va baisser la garde.

Pour en ajouter une couche, j’ai un ami qui nous envoie un texto en début de soirée, samedi. Il est parti à Montréal pour la fin de semaine afin d’aider son fils à déménager. « On voit plus de masques dans une allée du IGA à Chicoutimi que lors d’une marche d’une heure autour du mont Royal à Montréal. Ça aide à comprendre la pandémie », a-t-il écrit.

Avec le beau temps, les gens se rassemblent à l’extérieur et ils baissent la garde. J’ai vu des gens se serrer la main samedi et dimanche et placoter à moins de deux mètres de distance, la plupart étaient des gens de même famille ou des amis très proches.

On s’envoie encore des becs à distance avec la main, mais les amis proches et les familles vont se rapprocher un peu plus, cet été. À chacun de gérer son risque. Ah oui, la personne qui croyait avoir des symptômes de COVID-19, qui a côtoyé un membre de notre famille que nous avions aussi côtoyé, a finalement été testée négatif.