Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Serge Denis
La Tribune
Serge Denis
Sami Aoun : « Le moment le plus tragique et le plus inquiétant de l’ère Trump a été la prise du Capitole. C’est ce jour-là que comme chercheur et enseignant, nous avons remarqué qu’il y avait un mouvement assez fort et menaçant pour déstabiliser la démocratie américaine. »
Sami Aoun : « Le moment le plus tragique et le plus inquiétant de l’ère Trump a été la prise du Capitole. C’est ce jour-là que comme chercheur et enseignant, nous avons remarqué qu’il y avait un mouvement assez fort et menaçant pour déstabiliser la démocratie américaine. »

Faut-il s’inquiéter des extrémistes?

Article réservé aux abonnés
Le terrorisme et l’extrémisme violent occupent une place prépondérante dans l’actualité politique mondiale depuis le choc du 11 septembre 2001. Une peur nouvelle s’est installée en Occident, particulièrement à l’endroit du terrorisme djihadiste, et des attentats successifs, de manière plus soutenue en Europe, l’ont renouvelée périodiquement. Ces événements ont masqué une montée constante des groupes d’extrême droite durant la même période, surtout en Amérique du Nord, dont la plus spectaculaire manifestation a eu lieu le 6 janvier lors de l’assaut contre le Capitole, siège de la démocratie étatsunienne, après l’appel du président sortant Donald Trump. « Depuis 2002, l’extrême droite a fait plus de victimes que le djihadisme en Amérique du Nord », soutient David Morin, professeur à l’École de politique appliquée à l’Université de Sherbrooke. Celui-ci vient de publier, avec son collègue Sami Aoun, le livre Le nouvel âge des extrêmes : Les démocraties occidentales, la radicalisation et l’extrémisme violent*, qui fait le point sur le sujet avec une quarantaine de spécialistes d’une dizaine de pays occidentaux. S’ils conviennent que l’extrémisme violent a moins fait les manchettes depuis le début de la pandémie, les deux professeurs rappellent que le contexte d’isolement a non seulement soulevé des peurs nouvelles, mais a plongé les gens vers les réseaux sociaux, devenus un lieu de rencontre de tous les extrémismes en ce jeune siècle des identités.

Q Quelles distinctions faites-vous entre le terrorisme et l’extrémisme violent?

R David Morin L’extrémisme violent est beaucoup plus global. Il inclut le terrorisme. Là où le terrorisme apporte une stratégie organisée en utilisant la violence pour forcer la main des gouvernements, l’extrémisme violent peut s’exprimer de manière plus spontanée. Parler de l’extrémisme violent nous permet de donner une photographie beaucoup plus large de ce qu’on vit actuellement en Occident, notamment quand on introduit des crimes haineux basés sur la religion, l’origine ethnique, etc. qui ne sont pas considérés comme du terrorisme. Si on prend l’attentat de la mosquée de Québec, la justice canadienne ne va pas considérer que c’est du terrorisme. Nous, sur le plan politique, nous croyons plutôt qu’il s’agit d’un geste terroriste. Mais si on parle d’extrémisme violent, tout le monde s’entend. 

R Sami Aoun Dans le cas du terrorisme, on peut préciser que le contenu idéologique est plus robuste, tandis que l’extrémisme violent, ça peut être des textes ou des discours radicaux, ça peut être certains comportements de xénophobie où il y a un mépris de l’altérité. Dans le terrorisme, il y a davantage une intention de destruction de quelque pouvoir, de déstabilisation de l’ordre établi. Elle peut aussi, au contraire, aller vers une quête pour le pouvoir. Comme dans le cas du terrorisme d’État, par exemple, qui vise à consolider le pouvoir en intimidant les citoyens ou les opposants. 

Sami Aoun, professeur associé et spécialiste du Moyen-Orient, du monde arabe, de l’Islam religieux et politique et des enjeux éthiques. Il est directeur scientifique de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent. 
David Morin, professeur titulaire et spécialiste en relations et en sécurité internationale, des opérations de paix et de la politique étrangère canadienne. Il est cotitulaire de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent.

Q On a moins parlé d’extrémisme violent ou de terrorisme depuis un an, il semble. Est-ce parce que nous étions trop occupés par la COVID-19 ou est-ce que cette pandémie a freiné les ardeurs de ces groupes?

D.M. En fait, si on regarde ce qui s’est passé au Capitole le 6 janvier, ça s’apparente clairement à de l’extrémisme violent, sinon à du terrorisme. Quand les États-Unis portent des accusations de type sédition, on s’approche du terrorisme, puisqu’il y a recours à la violence au nom d’une idéologie en vue de renverser le pouvoir. 

Et quand on regarde les statistiques de 2020 du Global Terrorism Database, le nombre de gestes violents demeure très élevé. Même s’il y a une diminution dans le monde arabo-musulman, peut-être de 30 pour cent, on peut déduire que ça reste très élevé compte tenu des statistiques des années précédentes. En Occident, c’est vrai que les attaques terroristes de nature djihadiste ont diminué, en raison de l’adaptation des services de renseignement et de sécurité qui ont déjoué un certain nombre de tentatives. C’est difficile de dire que la menace est moins là. Elle est seulement mieux contenue. 

Ce qu’on a beaucoup vu ces dernières années, ce sont des gens en proie à des problèmes de santé mentale qui s’appropriaient certaines idéologies pour commettre des attentats. Des gens qui n’appartenaient pas nécessairement à des groupes structurés mais qui s’étaient radicalisés en ligne, dans plusieurs cas. Il reste tout de même qu’il y a une montée ces dernières années en Occident de l’extrémisme de droite et antigouvernemental, surtout en Amérique du Nord. D’ailleurs, le départ du président Trump ouvre une nouvelle ère aux États-Unis qui va probablement être celle d’un accroissement des tentatives d’attentat en lien avec le terrorisme domestique. 

Ce que la pandémie a entraîné, c’est une plus forte capacité des organisations terroristes à radicaliser les gens et à les recruter. Pourquoi? Parce que les gens se sont beaucoup retrouvés seuls chez eux sur internet. C’est beaucoup plus facile pour des groupes organisés de rejoindre ces gens-là en s’assurent qu’ils ne sont pas exposés à des contre-discours. Le contexte de pandémie a quand même contribué à un accroissement des menaces de mort sur internet. Assez pour que la Sûreté du Québec nous explique que le nombre de plaintes de menaces qu’elle avait reçues en ligne avait doublé en un an. 

La peur et les situations de crise sont des catalyseurs puissants de déstabilisation sociale et créent un contexte très favorable aux extrémistes. Surtout que la COVID a fourni des boucs émissaires faciles à désigner, qu’il s’agisse des communautés asiatiques ou du vieux complot juif que certains groupes extrémistes ressortent régulièrement. Ça peut être aussi la méfiance qu’on retrouve déjà à l’endroit des gouvernements ou des médias traditionnels, des institutions scientifiques, bref, ça fait beaucoup de cibles qui sont des proies assez faciles pour les groupes extrémistes. 

Q Vous semblez placer sur un pied d’égalité l’extrémisme djihadiste et celui d’extrême droite. Pourtant, il semble que le bilan des victimes des premiers est plus lourd que celui des seconds. 

D.M. Tout dépend de l’espace que vous considérez. Si vous envisagez le monde entier, c’est clair que les djihadistes font beaucoup plus de victimes. Mais si vous vous limitez à l’Occident, ça devient beaucoup moins clair. Et si vous regardez seulement l’Amérique du Nord, l’extrême droite a fait plus de victimes que le djihadisme depuis 2002.  

Je n’aime pas qu’on dise quelle est la principale menace. La menace djihadiste est bien présente en Occident, l’extrême droite est une menace montante, mais le plus important est d’expliquer comment les différentes formes d’extrémisme se nourrissent mutuellement. Et comment le djihadisme engendre une résurrection de l’extrême droite en Europe avec un discours certainement islamophobe mais aussi anti immigrant, qui va lui-même réactiver l’extrême gauche antifasciste. On se retrouve finalement dans une conjecture où tous ces extrémismes nourrissent les tensions. 

Le djihadisme a été une menace très forte en Occident du point de vue des attaques terroristes, mais qu’il n’a pas la capacité de l’extrême droite pour éroder les fondements de nos démocraties.  

S.A. Le point central, c’est que toute radicalité, tout extrémisme violent, tout discours de haine, ce sont des menaces à la démocratie. L’extrémisme de gauche peut faire autant de dommages à la démocratie que celui de droite. Mais le point le plus important, c’est que la démocratie ne devrait jamais perdre son pouvoir de pacification, cette capacité de maintenir un climat social où l’harmonie est préservée. Que l’ennemi soit de droite, de gauche, islamiste ou autre, tout ça importe peu, ce qui importe, c’est de préserver un espace citoyen où les gens s’entendent autour d’un contrat social, où on règle nos différends et nos divergences par le dialogue et le débat et non pas par le recours à la violence. 

Q Croyez-vous que le départ de Donald Trump pourrait relancer l’intérêt envers les groupes d’extrême droite aux États-Unis?

S.A. Le moment le plus tragique et le plus inquiétant de l’ère Trump a été la prise du Capitole. C’est ce jour-là que comme chercheur et enseignant, nous avons remarqué qu’il y avait un mouvement assez fort et menaçant pour déstabiliser la démocratie américaine. Cet épisode nous a quand même révélé la solidité des institutions législatives américaines. Depuis ces événements, les forces policières et les instances judiciaires mènent une contre-attaque intéressante contre les assaillants du Capitole. 

D.M. Dans le cas des États-Unis, la loyauté des forces de sécurité a probablement été le dernier rempart, même si je pense que les fondements de la démocratie américaine ont été passablement ébranlés au cours des dernières années. Ce qui me préoccupe davantage, c’est que cette tendance-là aux États-Unis existait avant Donald Trump. C’est important de rappeler que ces groupes extrémistes de droite et antigouvernementaux ont beaucoup recruté sous Barack Obama. C’est souvent sous un gouvernement démocrate que les groupes d’extrême droite prolifèrent parce qu’ils trouvent davantage d’opposants.  

Il y a une hausse des manifestations violentes en Occident ces dernières années. On peut penser aux manifestations d’extrême droite et antigouvernementales, mais aussi à celles d’extrême gauche, dont les anarchistes, on peut aussi penser aux gilets jaunes en France, qui ont donné lieu à des affrontements violents. On voit des phénomènes semblables dans beaucoup de pays européens. 

Q On a vu que les forces de sécurité étatsuniennes ont été prises au dépourvu le 6 janvier lors de l’assaut contre le Capitole. Est-ce qu’ils ont pris conscience seulement ce jour-là qu’il y avait de l’extrémisme violent dans leur pays?

S.A. On a tendance à banaliser ce terrorisme interne. On a beaucoup de difficulté à croire que nos voisins pourraient être mobilisés de façon violente contre l’État, les médias, les institutions. Je crois que les enquêtes menées actuellement sont en train de leur révéler où étaient les lacunes. On a beaucoup sous-estimé le nombre de personnes qui allaient se rendre au Capitole et l’intention des gens qui ont mené cette attaque. 

D.M. Cette menace était présente depuis un certain nombre d’années, mais elle n’a pas occupé le sommet des priorités des agences de sécurité et de renseignement américaines. Il est vrai qu’on retrouve des gens d’extrême droite parmi les militaires et les forces policières, sans qu’ils soient majoritaires. 

Il y a quand même au sein des électeurs républicains 60 pour cent des gens qui sont convaincus qu’on leur a volé les élections. Tout ça nourrit une grande méfiance à l’égard de l’administration américaine. Je ne crois pas à une guerre civile aux États-Unis, mais il y a quand même du monde enragé aux États-Unis. L’angry white man du début des années 2000 s’est répandu et je trouve cette tendance assez préoccupante. 

Q Dans votre livre, vous utilisez l’expression « le siècle des identités » pour définir ses vingt premières années. À quelles identités faites-vous référence?

S.A. L’Occident en général et l’Europe en particulier sont fiers d’être une culture universelle. Cet universalisme est un trait fondamental dans la démocratie occidentale ou européenne. Dans cet esprit, il y a la primauté de l’individu et non pas de la communauté. Ainsi, l’individu est le pivot de la pensée et de l’édifice démocratique. Aujourd’hui, quand on parle d’identité, on risque de faire prévaloir le communautarisme sur l’individualisme. Mais l’individualisme n’est pas l’égoïsme. 

De plus en plus, les gens se réfugient derrière une identité qui devient figée et qu’ils ne peuvent pas changer. Et c’est en ce moment une grande source de problèmes au niveau démocratique. Il y a une différence majeure entre l’approche anglo-saxonne, plutôt communautariste, et l’approche républicaine française. Au Québec, nous sommes un peu entre les deux. 

D.M. Dans des périodes d’instabilité comme celle que nous vivons actuellement, nous assistons à des crispations identitaires. On le voit bien parce que l’adhésion à l’extrémisme violent est souvent la résultante de l’adhésion à une nouvelle identité. On essaie de retrouver son identité au sein d’un groupe. Puis on constate qu’il y a de plus en plus de différences entre notre groupe et les autres. On finit par croire que les autres ne sont plus tout à fait humains. Ce qui justifie qu’on prenne les armes contre eux. 

Notre incapacité à la nuance fait en sorte que nous sommes dans un monde qui se polarise de plus en plus autour de nos identités respectives. Et ce réflexe qu’on a dans les réseaux sociaux de s’enfermer dans notre bulle en ne s’alimentant qu’auprès de gens qui pensent comme nous et en refusant des arguments contradictoires. C’est une menace qui nous guette. Il faudra réapprendre le dialogue, réapprendre les nuances et réapprendre surtout à ne pas se tenir aux extrémités. 

C’est quand même un gros défi, selon moi. Parce qu’on s’en va vers des périodes qui s’annoncent compliquées, que ce soit sur le plan économique dans cette période post-pandémique. Imaginez la solidarité que ça va nous prendre pour faire face, par exemple, à une menace comme les changements climatiques. 

*Aoun, Sami et Morin, David (2021). Le nouvel âge des extrêmes : Les démocraties occidentales, la radicalisation et l’extrémisme violent. Les Presses de l’Université de Montréal.