Ma grand-mère, qui m’a appris mille choses, dont les rudiments de l’intériorisation.

Et votre grand-mère?

CHRONIQUE / La dernière fois que je l’ai vue, elle était assise en version recroquevillée d’elle-même, dans une cafétéria bondée de corps en voie d’extinction.

Ses petits yeux aimants accrochés aux miens, elle me faisait ce signe de la main qui la caractérise tant, comme un battement des doigts qui dit : « Allez va! Je pleurerai après. Va-t’en d’un coup, j’ai l’habitude. »  J’ai traversé le corridor de l’établissement la tête relevée, le menton renfoncé et ai couru comme on court quand on se sent lâche. J’ai couru en la fuyant, elle et sa mort proche, elle et sa lucidité encore trop pleine, elle et ses mains qui parlent. De toutes mes forces, j’ai couru vers la gare de Rennes.  

Jamais autant pleuré sur un quai de gare.  

Cette gare, que je connais par cœur, où je l’ai tant de fois abandonnée, larmoyante, avec mon grand-père qui la soutenait, au terme d’un de ces étés passés avec eux, reprenant un train pour Paris, puis un avion pour Montréal, pour aller vivre ma vie qui se déballait si loin d’eux.  

Cette fois-là, en juin dernier, j’ai eu ce pressentiment, fort, que c’était la dernière fois qu’on se voyait. J’ai passé la journée avec elle, allongée dans son lit, comme quand j’étais gamine, le nez contre elle à prendre en dose intensive son odeur de Mustela et de roses que la vieillesse ne lui a pas dérobée.  

Nous avons peu parlé, seulement des choses essentielles.  

« As-tu peur de mourir? » 

« Ah non! Si tu savais comme j’ai hâte! » 

« À quoi tu penses toute la journée? » 

« Tu sais c’est comme un petit film, que je me repasse sans cesse, les mêmes moments, en boucle. Je pense à cette bataille de boules de neige avec mon père, et c’est comme si j’y étais. J’ai 9 ans. Il a neigé sur Paris. Nous sommes tous dehors! On rigole! C’est magique! »  

Je l’écoutais en comprenant à nouveau à quel point l’enfance constitue le sel de la vie.  

J’étais probablement déjà malade, mais je l’ignorais. Ne pesait sur moi qu’une grande fatigue, ce qui ne me distinguait en rien de toutes les mères modernes. J’étais malade et ma grand-maman, sans le savoir, rajoutait à la longue liste des choses qu’elle m’a apprises, après la pêche aux bigorneaux et la recette de lapin aux pruneaux, les rudiments de l’intériorisation qui m’attendait quelques mois plus tard. Je l’ai quittée, emportant avec moi ses paroles sages. Habituée que je suis aux séparations, j’ai repris sur moi le « kit de survie aux déchirements » et ai cessé de pleurer en arrivant à Nantes. 

Il ne pleuvait pas, de toute façon.   

Mais ce n’est pas ce que me demande le généticien ce matin. Non, il veut savoir si ma grand-mère est décédée d’un cancer du sein. Mais non, encore vivante à ce jour, ma grand-maman à qui on n’a pas dit que j’avais le cancer. La distance a parfois ses avantages.  

On cherche à comprendre ce qui a bien pu s’abattre sur ma jeunesse avec autant de virulence. La génétique a peut-être des réponses, qu’elle me révélera en même temps qu’une série de nouveaux chiffres que je redoute. En ce vendredi 13, jour marqué par l’élévation d’un cran du niveau d’urgence pandémique décrété, je suis à déballer mon arbre généalogique dans le bureau du généticien.  

Et passent, entre nos silences, tous mes ancêtres, qui m’ont légué bien d’autres choses que la maladie, dont ils ont tous été exempts jusqu’en fin de vie.  

Pas de cancer dans la famille. 

Si des mutations génétiques ont eu lieu, ce sont possiblement surtout celles causées par les traumas : deux grandes guerres, une famine hollandaise, les camps de travail allemands et un goût prononcé pour les cigarettes américaines, celles qui goutent la liberté, la vraie, associée avec les GI qui débarquent.  

Nous restons factuels, bien sûr, le généticien et moi, mais virevoltent autour de nous bien plus que des faits, comme de grandes coulées d’ADN qui forment des caractères, des tonnes d’histoires et de croyances que je sens tomber sur mes épaules comme une chape à la fois lourde et réconfortante. 

Non, on ne meurt pas du cancer dans la famille.  

Plutôt de vieillesse ou d’amour des choses qui goûtent bon. 

Et nous portons dans nos gènes quelque chose comme l’empreinte indicible de combien l’humanité peut déraper vite, et loin, jusqu’à systématiser la mort, rendre l’horreur banale et la notion de vie insignifiante.

On le remarque à comment on réagit en temps de crise, comme c’est le cas partout aujourd’hui. Par chez moi, ce n’est pas de papier de toilette dont on a peur de manquer, ni de gardienne, ni même d’argent comme tel, mais plutôt de nourriture, d’eau et de tout ce qui fait la base de la survie.

Ce jeune garçon, c’est mon grand-père auprès de sa mère, sa grand-mère et une cousine.

On résiste un peu au confinement, d’abord, parce qu’on n’aime pas perdre notre liberté.  

Puis ça passe. 

On relativise rapidement.  

Non, personne ne va venir réclamer nos fils pour aller au front, ni pour aller travailler dans les camps.  

Dans le garde-manger, autre chose que des pommes de terre.  

Ce qu’on nous demande, c’est de rester chez nous.  

Ça devrait aller.  

C’est marqué dans nos gènes ça, monsieur le généticien, pouvez-vous le voir?  

Mais aussi, en nous, l’histoire des résistances, des mouvements collectifs qui sauvent des milliers de vies, des humanités qui transcendent les races et les codes, des moments lumineux où l’égocentrisme devient secondaire au sens communautaire, des tonnes d’idées de génie qui viennent soutenir ce qui veut vivre, ce qui doit survivre.  

Ma grand-maman ne le sait pas, mais, même à 5000 km, nous sommes unies dans cette pandémie. Elle, avec ses 94 ans, et moi, avec mon système immunitaire supprimé, nous faisons toutes les deux partie de ces vulnérables que nous vous demandons de protéger.  

En sortant de l’hôpital ce jour-là, j’ai constaté le désert dans ma ville et j’ai eu envie de vous dire un immense merci, pour vos grands-mamans, vos cancéreux et vos autres malades. 

Merci de rester chez vous. 

Profitez-en pour rouvrir vos arbres généalogiques, il y a tant de transmissions à raconter à vos enfants.

Nathalie Plaat est psychologue, autrice, animatrice. Elle est aussi amoureuse, amie et mère de famille. Et elle est désormais porteuse d’un crabe dans le sein. Elle nous parle de tout ça.