Jean-Patrick et sa blonde, Stéphanie Bleau, ont réalisé leur rêve. Le 23 juin à la marina de Sillery, ils ont fait baptiser le «Jamia», fabriqué sur la côte-est américaine en 1936, il y a 82 ans.

Et vogue le «Jamia»

La première entrevue que j’ai faite avec Jean-Patrick Laflamme, c’était au Sacrilège, rue Saint-Jean, ce n’était pas vraiment une entrevue, c’était le gars qui allait devenir l’homme de ma vie qui me présentait un gars qui allait devenir un ami.

Il m’a dit, «c’est mon ami Bob».

Jean-Patrick avait eu un band de jazz il y a plusieurs années, dans le temps que Miller faisait des bouteilles ouvre-bouteille (bob), avec un trou au fond de chaque bouteille qui permettait de décapsuler la suivante. Jean-Patrick avait appelé son band le Bob Miller band. La Bob a disparu, le surnom est resté.

C’était quand même une drôle d’idée de Miller.

Ce premier soir où je l’avais rencontré, en janvier 2005, Bob m’avait raconté plein d’histoires, des histoires de marins surtout, Bob a beaucoup navigué. Pour ceux à qui ça dit quelque chose, il a franchi trois fois le Cap Horn, un passage mythique au sud de l’Amérique du Sud. 

Le faire une fois est déjà un exploit.

Mais mon histoire préférée, c’était ce qu’il a fait le 31 décembre 1999, au tournant du millénaire. Il était à Ushuaia, la ville la plus au sud des Amériques, s’était lié d’amitié avec le propriétaire du resto où le président argentin allait défoncer l’année. Bob jouait de la guitare, le proprio l’a invité à jouer devant le président. Pour sa dernière «toune», il a joué La Grenouille d’André Guitar.

Pas Vigneault, pas Félix, il a joué la grenouille qui veut de la peau.

Ce soir-là, Bob m’avait aussi parlé d’un rêve, c’était encore flou, lui et sa blonde voulaient s’acheter une goélette et emmener des enfants handicapés faire des tours de bateau. Il voulait transmettre son amour du large, il ne savait pas encore précisément comment, et j’ai trouvé ça beau.

J’écrivais à l’époque une chronique un dimanche sur deux dans Le Soleil, en plus de couvrir ce qui se passait au parlement, je me suis dit que ça me ferait un bon sujet. Le texte s’appelait simplement Bob.

C’était l’histoire, essentiellement, d’un rêve.

De l’importance de rêver.

Il aura fallu 13 ans. Jean-Patrick et sa blonde, Stéphanie Bleau, ont réalisé leur rêve. Ensemble. Le 23 juin à la marina de Sillery, ils ont fait baptiser le Jamia, fabriqué sur la côte-est américaine en 1936, il y a 82 ans.

C’est Stéphanie qui a trouvé le bateau en cherchant sur Internet il y a une douzaine d’années, il s’appelait le Flying Fish. «On a regardé ça comme il faut, raconte Jean-Patrick. On était vraiment intéressés, on est allés le voir dans le Maine. Le jour où on l’a appelé pour faire une offre, il avait été vendu la veille...»

Ils se sont mordu les doigts, ont recommencé à chercher.

Plus d’un an plus tard, Jean-Patrick et Stéphanie sont partis dans les Caraïbes pour un contrat de convoyage, ils font ça à l’occasion, ils vont chercher des bateaux qu’ils ramènent à leur propriétaire. «On est partis des Îles vierges et on s’est arrêté aux Bermudes pour se reposer un peu.»

Jean-Patrick a amarré le Benetto, il a levé les yeux. «Il était là. Le bateau était là, devant nous. C’était deux jeunes de New York qui l’avaient acheté, ils avaient tout vidé l’intérieur, il y avait une table en nuage, des étoiles partout. Ils l’avaient peinturé comme un truck de Guillot! Je suis allé les voir, je leur ai dit : «Si jamais vous voulez le vendre, je serais intéressé». Ils m’ont dit : «Non, on est libres, on fait le tour du monde...»

Trois semaines plus tard, le téléphone a sonné. «Ils avaient frappé une tempête, ils ont eu peur.»

Ça fait beaucoup de hasards. «C’est le bateau qui nous a choisis. On l’a acheté en 2007, on a commencé à travailler dessus en 2008. Tout était à refaire, complètement tout.»

Ils ont tout refait, pour lui redonner l’allure qu’il avait dans les années 40, quand les riches Américains se faisaient construire des yachts. Le Flying Fish est dans cette plus pure tradition. Son premier propriétaire, le peintre Frank Vining Smith, l’a immortalisé sur un tableau.

Comme je vous disais, Jean-Patrick est devenu un ami au fil du temps, Stéphanie aussi. Et j’ai pu voir ce qu’il leur a fallu pour réaliser leur rêve.

Ça leur a pris 10 ans.

Dix ans à travers le reste, presque tous les soirs et les fins de semaine, à sabler, huiler, peinturer, recommencer à zéro. Faire des erreurs, apprendre de ses erreurs. Les économies qui y passent, les invitations qu’on doit décliner. Pas besoin de les appeler pour savoir ce qu’ils faisaient.

Ils étaient «au bateau».

Quand on voulait les voir, on allait à la marina de Sillery, tout au fond, dans un immense abri Tempo où le Flying Fish reprenait doucement vie, retrouvait son lustre. «On a fait une restauration la plus complète possible. On a gardé environ 80 % du bateau d’origine. Tout ce qui n’est pas d’habitation est d’origine.»

Les mâts, les planchers, la coque. La roue en bois, les touches de laiton.

Le «Jamia»

Jamais en 10 ans ils n’ont pensé abandonner. «On n’a jamais vraiment pensé à ça, on est trop têtus. Dans un projet comme ça, il faut y croire à 300 %. On n’a pas laissé le découragement entrer dans nos vies.» Ils ont eu des hauts et des bas. «Quand on était un peu tannés, on ralentissait un peu. Des fois, c’est moi qui avais besoin d’un break, et Stéphanie continuait. Des fois, c’était le contraire, Stéphanie avait besoin de prendre une pause, je prenais le relais.»

Ils ont eu aussi de l’aide, des amis et des gens que la vie a mis sur leur chemin, qui ont eu le goût de participer à leur histoire.

Les marins sont une grande famille.

Et puis, le 16 juin, ils ont mis leur bateau à l’eau, pour la première fois. «Tu travailles pendant 10 ans et, en dedans d’une heure, le tracteur prend le bateau, le mets à l’eau, il est dans une autre dimension. Même si tu l’as imaginé mille fois, tu n’es pas prêt à ça. Les gens le voient où il doit être et toi aussi, et c’est comme si c’était quelqu’un d’autre qui l’avait travaillé pendant 10 ans.»

En une heure, Jean-Patrick a basculé de l’autre côté de son rêve.

Le 23 juin, le Flying Fish est devenu le Jamia. Jean-Patrick et Stéphanie ont organisé le baptême à la marina, avec un diacre et le champagne qu’on a sabré. Pas sablé, sabré. «C’est un bateau ancien, on tenait à faire les choses dans le respect d’une certaine tradition. Ce sont des rites. Quand les rites se perdent, on perd aussi une partie de nos repères, de notre culture.»

C’est un des autres rêves de Jean-Patrick, que Québec renoue avec sa tradition maritime, avec son histoire. 

Le Jamia en fait désormais partie.