La Sherbrookoise Deborah Davis sera la seule représentante d’Amérique à la résidence de création Artistes en Arctique qui se tiendra début 2018 dans les glaces du Groenland.

Emprisonnée dans les glaces... pour libérer la création

CHRONIQUE / Il y a quelques flocons ici et là, il ne fait pas réellement froid, mais c’est un peu cru, autant sur le béton du centre-ville sherbrookois que dans l’atelier de Deborah Davis situé à l’étage de La Fabrique, cet espace de création installé dans les anciens locaux du Service de police de Sherbrooke, rue Marquette.

« Il fait froid, hein? » me lance Deborah en me faisant promettre de lui dire si c’est trop, le cas échéant elle ira préparer de la tisane.

Mais dans le même souffle, elle m’avoue tout de go que la température risque d’être pas mal plus froide que ça, en mars, dans la région d’Akunaaq, au Groenland, où elle passera le mois de mars en résidence artistique.

Oui, en résidence artistique.

Sur un bateau délibérément emprisonné dans les glaces, entouré de neige. Près du 69e parallèle nord. Dans une petite baie à l’écart du village d’Akunaaq. Avec trois autres artistes, un chercheur, deux membres d’équipage.

Une résidence non seulement artistique, mais complètement arctique.

C’est à la deuxième édition d’Artistes en Arctique que Deborah Davis prendra ainsi part dans quelques mois à bord du Manguier, un ancien remorqueur de la marine à bord duquel son capitaine de propriétaire Philippe Hercher a décidé, pendant l’hiver arctique, d’inviter quelques artistes. Deux groupes se sont succédé l’an dernier, il en sera de même cette année.

En janvier, quatre Européens seront là, en pleine nuit polaire, pendant un mois complet. Début mars, lorsque Deborah arrivera à son tour avec trois Français, la photographe Férial, l’auteure-compositrice-interprète Cora Laba et le réalisateur Rémi Mazet, on passera lentement de la grande nuit au grand jour.

« Je m’en vais pour un projet de création complètement différent, confie celle qui a longtemps proposé de très grands formats de peinture et de techniques mixtes, et qui le fait encore souvent, mais qui a, au cours des dernières années, travaillé davantage la gravure et des œuvres plus petites.

« On est restreint dans les bagages, je pars donc avec un journal de bord et de l’équipement pour faire différents dessins et techniques mixtes. J’espère surtout revenir avec des plaques de gravures. Beaucoup de plaques de gravure. Mais je ne veux pas trop penser ici à ce que je vais faire là-bas. Je veux me laisser inspirer non seulement des paysages et de l’atmosphère, du contexte aussi de la fonte des glaces et des problèmes environnementaux, mais surtout des rencontres. Peu importe où je suis, ce sont les rencontres qui importent. »

Être. s., c’est le nom du projet de la Sherbrookoise pour l’instant. Mais au cœur de son processus de préparation et de création, elle désire la même souplesse.

« Je me donne un cadre avec l’Arctique, les contes de l’enfance et l’intégration éventuelle de contes groenlandais, mais ça demeure très flexible selon le déroulement de la résidence. »

Ils étaient quelque 200 à avoir envoyé leur dossier pour Artistes en Arctique. On a filtré un peu, relancé les candidats : « Si vous pensez ne pas être capables de vivre ça jusqu’au bout, dites-le! »

Un mois sur Le Manguier emprisonné dans les glaces au grand froid à quelques kilomètres de la côte, c’est en effet la proximité, beaucoup d’intimité et peu d’espace à partager, l’économie de l’eau et de la nourriture, l’accomplissement de quelques tâches quotidiennes, certains besoins qui se font dans la nature. On dort tous dans des chambrettes en cale à des mercures oscillant entre 0 et 5 degrés, puis on partage l’espace de vie et de création un peu plus haut, dans le un peu plus chaud aussi, entre 15 et 20 degrés grâce au poêle central.

« Ce que j’en comprends, la journée débute lentement, on se répartit les tâches du quotidien comme le ménage ou la préparation du pain, un peu comme des quarts de travail, puis en après-midi et en soirée, c’est vraiment l’espace création, raconte Deborah qui a échangé avec des participants de la première édition en plus de multiplier les lectures.

Parce que Deborah le répète : dès le dépôt de sa candidature, elle savait qu’elle serait du voyage. « Je n’ai jamais douté, je savais que c’était pour moi », insiste celle qui, depuis quelques années déjà, a placé animaux et paysages nordiques au cœur de ses techniques multiples.

Davis sera ainsi la seule artiste non européenne de la cohorte 2018, qui sera par ailleurs aussi accompagnée du chercheur Arnaud Rey, qui suivra sur une base quotidienne les progressions des différents niveaux de langage des artistes.

« Ça fait quand même un peu peur cette idée de se retrouver avec des inconnus dans un lieu très confiné, loin de tout. Mais j’imagine qu’on devrait s’endurer ou trouver une façon de gérer les tensions au besoin », s’amuse un peu celle qui a déjà beaucoup voyagé sur différents continents et qui s’avoue fascinée par la nordicité.

« Je vais être servie. »

Pour le froid aussi. Il va se boire de la tisane.

Deborah Davis a, pour ce faire, lancé une campagne de financement par le biais de La Ruche Estrie. Pour atteindre son objectif de 12 000 $, la peintre et graveure propose des œuvres créées sur place ou à son retour en contrepartie de sommes variant entre 60 $ et 5000 $. On obtiendra plus d’information en visitant le site.