Patrick Duquette
Le Droit
Patrick Duquette
Nathalie Chartrand est préposée aux bénéficiaires au CHSLD Saint-André-Avellin.
Nathalie Chartrand est préposée aux bénéficiaires au CHSLD Saint-André-Avellin.

Eille, toi, le virus...

CHRONIQUE / «Eh Seigneur, quand j’ai appris que la COVID était rentrée au centre d’accueil, j’ai eu la chienne…»

Malgré sa peur bleue du virus, Nathalie Chartrand s’est portée volontaire dès le départ pour travailler dans la «zone chaude» du CHSLD Saint-André-Avellin. Sept résidents y ont été testés positifs, début d’avril.

La préposée aux bénéficiaires de 53 ans a décidé d’en faire une affaire personnelle. Ce serait elle contre le virus. Surtout qu’elle avait deux «clients» parmi les aînés infectés par la maladie. Nathalie Chartrand s’est regardée dans le miroir. Elle a roulé de gros yeux comme Robert de Niro dans Taxi Driver: «Eille le virus! You’re talking to me? You’re talking to ME?»

Je blague, elle n’a pas imité De Niro. Mais intérieurement, elle a interpellé le virus: «Toi, la maladie, tu me fais peur? Bien bâtard, je vais aller te trouver. Je vais aller te voir au front. Ce fut ma motivation pour faire face à la COVID», raconte-t-elle en riant au bout du fil.

Car oui, elle peut rire.

Près d’un mois après l’éclosion dans ce CHSLD rural de 96 résidents, l’ennemi semble battre en retraite. Trois des sept résidents infectés sont remontés à l’étage. La réaction rapide de la direction a tué dans l’oeuf le foyer d’infection.

Quelqu’un m’a raconté qu’au coeur de la crise, une employée de la zone chaude a pris sur elle d’organiser des Facetime entre des malades et leurs proches. Sur son propre téléphone cellulaire. C’était avant que ce soit permis. Avant que les CHSLD s’équipent de iPad pour favoriser les contacts virtuels entre résidents et familles.

L'application Facetime a permis de briser l'isolement de résidents de CSHLD.

Bref, j’ai demandé à parler à cette employée.

C’était Nathalie Chartrand.

«Vous savez, on en vient en connaître très bien nos clients, me raconte-t-elle. Ce sont comme nos enfants. On est capable de voir quand ça ne va pas bien. Être préposée aux bénéficiaires, c’est moins un métier qu’une vocation. On regarde les gens non seulement avec nos yeux, mais avec notre coeur. Or un soir, j’ai constaté qu’une de mes clientes souffrait. Son mental n’allait pas bien. Elle avait la COVID, elle s’ennuyait de ses proches. Je me suis dit: si on faisait un petit Facetime?»

L’infirmière-chef a donné son accord.

Et le soir même, en direct de la zone rouge, la vieille dame a pu parler à des proches. Un événement à la fois touchant… et cocasse, raconte Nathalie Chartrand.

«C’était la première fois que la dame faisait un Facetime de sa vie. Pour les personnes âgées, quand tu parles au téléphone, tu ne vois pas ton interlocuteur. Elle se demandait par quel prodige elle pouvait voir ses êtres chers à l’écran! Pour le reste, il y a eu beaucoup d’émotions et de bonheur. Quand elle a raccroché, la dame était toute remuée. Je me suis assise auprès d’elle, dans son lit. Pour l’aider à se remettre de ses émotions. Elle s’est couchée et a fait un beau dodo. Je me suis dit: mission accomplie.»

Pourquoi je vous raconte cette histoire?

Parce que depuis le début de la pandémie, on a dû faire des choix déchirants. Pour protéger nos vieux du virus, on les a privés des visites de leurs proches. Et que Facetime, jusqu’ici, a été le compromis le plus acceptable qu’on ait trouvé.

«Chaque fois que j’ai fait du Facetime avec mes clients, ç’a été vraiment une source de réconfort pour eux. Je voyais une différence au coucher. Ils étaient plus calmes qu’un autre soir où ils n’ont pas vu leur famille.»

Nathalie Chartrand ne regrette pas d’avoir défié la COVID-19, une ennemie «hypocrite et dangereuse». «Aujourd’hui, je peux te dire que je vais sortir de là avec le sentiment du devoir accompli. Je suis allée enrichir mon coeur et mes yeux de choses particulières…»

Vous savez quoi?

Avoir un proche hébergé dans un CHSLD, j’aimerais savoir Nathalie à ses côtés.