Yvon Charest, ancien président et chef de la direction d’iA Groupe financier, est d’avis qu’on a créé un monstre en voulant divulguer la rémunération des hauts dirigeants des entreprises inscrites en Bourse afin de freiner leur escalade salariale.

Effet indésirable d’une bonne intention

CHRONIQUE / Certains pensaient bien faire en misant sur la transparence et la divulgation de la rémunération des hauts dirigeants des entreprises inscrites en Bourse pour freiner leur escalade salariale. Yvon Charest, ancien président et chef de la direction d’iA Groupe financier, est plutôt d’avis qu’on a ainsi créé un monstre.

«On a cru que la divulgation publique inciterait à la retenue, provoquerait une gêne. Bien au contraire, cela a accru les comparaisons. Les gens se comparent avec ceux qui gagnent plus qu’eux. Ils rationalisent et concluent qu’ils méritent pareil, voire mieux», affirme M. Charest lors d’une entrevue téléphonique. L’homme de Québec, actuaire de formation, est à la retraite depuis un peu plus d’un an. 

J’ai pensé à lui, et au principe d’équité interne qu’il avait exposé à Gérald Fillion de Radio-Canada, lorsque les médias ont publié récemment l’étude du Centre canadien de politiques alternatives (CCPA) concluant que les 100 chefs d’entreprise les mieux payés du Canada avaient touché 227 fois plus que le salaire moyen d’un travailleur en 2018. 

Avec le Bye bye télévisé, l’étude du CCPA est un grand classique du début de l’An. Et ce, depuis des années.

Au dernier bilan, les patrons les mieux payés au pays ont gagné en moyenne, avantages compris, 11,8 millions $ en 2018. Les salariés : 52 061 $ en moyenne. Hausse de rémunération des premiers : 18 %. Pour les seconds, 2,6 % d’augmentation entre 2017 et 2018.

On va de record en record dans les hautes sphères. En bas, on se scandalise, on dit que cela empire, que les grands patrons sont déconnectés.

On risque de lire un bilan semblable et de réagir de la même façon le 2 janvier 2021.

Qu’est-ce qui pourrait bien apaiser l’appétit des hauts dirigeants et les inciter à en laisser un peu plus aux autres?

Yvon Charest a fait personnellement des années de deux ou trois millions de dollars et plus à la tête d’iA. Il est dans le groupe des Québécois bien nantis.

En entrevue au Soleil, M. Charest dit n’éprouver aucun malaise avec la rémunération reçue, car elle était fidèle à un principe qui l’habite. Celui que sa rémunération devait être raisonnable par rapport aux personnes qui travaillaient pour lui, près de lui.

Chez iA, il était convenu que son salaire ne devait pas dépasser 150 % du salaire versé aux titulaires des deux postes sous lui. Le conseil d’administration a toutefois refusé d’inscrire ce principe dans sa circulaire, comme le souhaitait M. Charest, pour ne pas nuire au recrutement à l’externe.

Selon M. Charest, on ne peut pas empêcher les gens de prendre des moyens spectaculaires pour exposer année après année le traitement des pdg. Il conclut toutefois que cette façon de faire ne change rien.

Il ne pense pas non plus que la solution passe par l’impôt. On peut en effet présumer que des moyens créatifs seront trouvés pour ne pas «appauvrir» les plus riches.

M. Charest croit de plus que les commissions des valeurs mobilières devraient se questionner et voir si elles ont atteint leur objectif en instaurant la divulgation des salaires. Il en doute. 

Il est convaincu que s’assurer d’une équité interne dans chaque entreprise serait plus efficace pour contrer la montée des salaires des hauts dirigeants et limiter l’écart entre eux et les salariés. 

Celui qui a travaillé près de 40 ans pour le même groupe pense également que le Canada aurait aussi avantage à moins s’inspirer des États-Unis, et plus d’autres pays de l’OCDE, lorsqu’il s’agit de la rémunération des pdg et des inégalités salariales.

Il donne de nouveau l’exemple de l’allemande Daimler qui a acheté l’américaine Chrysler à la fin des années 1990. Les cinq dirigeants américains de Chrysler gagnaient 10 fois plus que leurs homologues allemands. «Il y avait plus de retenue en Allemagne». 

M. Charest convient qu’il paraîtra pessimiste, mais il craint qu’une crise soit nécessaire pour changer le système, pour inciter les gens à se serrer à nouveau les coudes. «C’est triste à dire, mais il a fallu la Grande Dépression et des guerres mondiales pour que des choses changent.»

Si certains acceptaient de sacrifier quelques millions de dollars, il serait sûrement possible d’éviter d’en arriver là.