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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
«Plusieurs femmes soutiennent qu'elles cesseront de revendiquer lorsque les injustices cesseront.»
«Plusieurs femmes soutiennent qu'elles cesseront de revendiquer lorsque les injustices cesseront.»

Écoutons les femmes (bis)

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Dans son numéro qui parait cette semaine (que je vous conseille), la revue Lettres québécoises voulait célébrer le travail des femmes en littérature, mais les éditrices ont vite senti l’urgence derrière les textes qu’elles recevaient. « Des femmes se sont souvenues que leur parole commune avait du poids et que créer était le meilleur moyen d’échapper à la douleur sauvage de la vie en société », écrivent Vanessa Bell et Annabelle Moreau dans leur introduction.

C’est frappant lorsqu’on assiste à des soirées de poésie, lorsqu’on regarde les nouvelles créations théâtrales, lorsqu’on lit les essais de jeunes autrices, ce sont souvent des œuvres-manifestes, une volonté de remettre en question, de résister, de refuser. 

C’est d’autant plus frappant quand de l’autre côté, il y a des gens – surtout des hommes – qui insistent pour dire que le sexisme est chose du passé, que l’égalité est atteinte, qu’il n’y a plus de revendications sérieuses qui tiennent la route. Visiblement non.  

Même après plus de 150 ans de féminisme tel que nous le connaissons – des femmes réclamaient déjà l’égalité au Moyen-Âge –, le dossier est non seulement loin d’être réglé, mais la chorale s’agrandit, le cri s’amplifie, la soif de justice se renforce. 

Même si en tant que personne queer je me sens plus à ma place dans une soirée féministe que dans une soirée de gars, je ne veux pas prétendre parler au nom des femmes. Aujourd’hui, pour ce 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, je souhaite donc partager ma tribune avec des voix féminines.  

Justice

S’il y a un sujet qui enflamme, c’est bien le système judiciaire. Le récent rapport Rebâtir la confiance contient plusieurs propositions pour améliorer le processus judiciaire, mais en ce moment, le système fait mal, une douleur et un fardeau de plus sur le dos des victimes.  

« Pour une journée qui aura lieu même pas deux semaines après la décision de la cour concernant Dis son nom, la thématique "Écoutons les femmes" m'enrage. C'est facile d'écouter ce que les femmes ont à dire quand on les oblige à rester silencieuses », m’a écrit E. Rappelons que cette décision force les administratrices de cette page Facebook qui partageait les dénonciations à sortir de l’anonymat. 

Elle continue : « Maintenant qu'ils ont trouvé le moyen de contrôler la parole populaire en nous empêchant de dénoncer ailleurs, juste pour [l’exprimer], juste pour au moins nous protéger entre nous, c'est simple, il ne nous reste plus rien. Ils ont oublié une affaire par contre; quand on n'a plus rien, on n'a plus rien à perdre non plus. » 

Sur le même sujet, C ajoute que : « les crimes sexuels tombent beaucoup plus souvent dans les craques que les autres sortes de crimes car bien souvent, il n’y a pas de témoin, pas de preuve. C’est la parole de la victime contre celle de l’agresseur. »  

C’est difficile éliminer le fameux doute raisonnable dans un tel contexte, même avec des témoignages solides et crédibles, le récent cas Rozon l’a bien montré. 

« Trop souvent, quand on aborde la question des agressions sexuelles en public, renchérit C, certaines personnes tentent de nous faire taire, en nuançant nos propos et en défendant les agresseurs au lieu de soutenir les victimes et de dénoncer les injustices. Quand quelqu’un tente de contourner le problème et qu’il reste en silence, il fait partie du problème. » 

Le corps

L’objectivation, c’est-à-dire réduire une femme qu’à un rôle sexuel, les femmes en ont assez. « On veut se défaire des stéréotypes sexuels et des standards de beauté... parce que tous les corps sont beaux », insiste C. 

B abonde dans le même sens : « Toutes les femmes gagnent à ce que la grossophobie devienne chose du passé, et ce, peu importe leur taille. Parce qu'elles seraient toutes affranchies de cette pression qui émane des cultures de la diète et de la minceur et qui persiste à maintenir les femmes dans un statut où leur validation réside avant tout le regard des hommes. »  

Trop souvent, une femme est jugée selon sa sexualisation, ou plutôt si elle correspond ou non aux fantasmes des hommes.  

Ce qui me fait penser à ce mème sur Internet. On voit différentes longueurs de jupes. Lorsque la jupe est au milieu du mollet, la femme est « prude », sous le genou, « ennuyante », au-dessus du genou, « aguicheuse » et à mi-cuisse, « putain ». La longueur n’est jamais « correcte ». 

Sur la sexualité, L souligne la pression pour avoir des relations sexuelles même lorsque la libido n’y est pas. « Encore aujourd’hui, on voit la pression qui est exercée sur [les mères] pour satisfaire les besoins sexuels du partenaire quelques semaines après l’accouchement, puisqu’elles ont peur qu’il saute la clôture. » J’aurais envie d’ajouter que c’est un chantage de bas étage.  

La féminité

M aurait aimé avoir plus modèles féminins différents dans son enfance. Elle se reconnaissait plus chez les modèles masculins. Elle se sent encore bien dans un groupe de gars, mais lorsqu’elle tombe dans un groupe de femmes qui lui ressemblent, il y a un déclic de plus qui se fait. D’où l’importance de présenter une diversité de modèles.  

Aventurière de nature, elle a lu plusieurs récits et aventures d’hommes, chez qui elle arrivait à se projeter, « sauf que quand j’ai lu l’histoire d’une femme aventurière, raconter les mêmes situations, mais avec la réalité des femmes, comme les menstruations, les risques d’agressions, ça m’a allumé bien des affaires. Je me reconnaissais chez ces gars-là, mais leur réalité n’est pas la même que moi. » 

C’est plus important que ça peut avoir l’air. M souligne qu’une personne qui ne se retrouve pas dans les modèles ou qui étouffe une partie d’elle-même pour répondre à ce qui est attendu multiplie ses risques d’être dans une relation malsaine.  

Elle se dit encore en construction et déconstruction de sa féminité – une réflexion qui la suivra probablement toute sa vie –, mais il y a une différence entre apprendre à se connaitre et devoir affronter des barrières parce qu’on enferme la féminité dans des cases. 

La solidarité

Pour H, d’ailleurs, cette construction et déconstruction est un moteur important de solidarisation. En déconstruisant les genres, par exemple, et donc la masculinité, on permet aussi aux hommes de s’épanouir. Et là-dessus, je suis parfaitement d’accord avec H. 

On reproche parfois à l’intersectionnalité d’individualiser les luttes, mais selon H, lorsqu’une personne identifie les impacts personnels des obstacles communs, comme le patriarcat ou le sexisme combiné au racisme ou à l’âgisme, ça permet de considérer les réalités propres de chacune tout en reconstruisant la lutte commune. Ça permet aussi d’identifier sa propre vulnérabilité et donc de recevoir celles des autres. 

Quand une personne raconte son histoire, il ne faudrait pas, selon H, se demander si c’est pire ou moins pire que notre propre vécu, mais plutôt utiliser son histoire pour mieux comprendre l’autre et s’y reconnaitre. Refouler ses traumas ou ses problèmes, selon elle, empêche de s’exprimer et de se connecter aux autres, au point de peut-être même en vouloir aux personnes qui réussissent à le faire. 

Être solidaire, c’est aussi reconnaitre les combats individuels et cette ouverture permet, en même temps, de créer un mouvement rassembleur.  

Double standard

On en revient au respect et à l’importance d’écouter, le thème du 8 mars de cette année. « L’iniquité se sent encore au quotidien pour les femmes », souligne I, mais la base ne semble même pas encore là, c’est-à-dire la simple considération, le respect. Qu’une femme soit écoutée de la même manière qu’un homme, par exemple. Que ce soit dans une réunion ou dans les manifestations. 

I mentionne que tous les jours, les femmes acceptent encore des rôles, des tâches et des situations que les hommes n’accepteraient jamais pour eux-mêmes, sans pour autant vouloir changer les choses. Certains osent même demander aux femmes d’être patientes. Et ça, « c’est un gros manque de respect. » 

Personnellement, derrière tout ça, toutes ces luttes, j’ai l’impression qu’il faut souvent réexpliquer le respect ou pourquoi telle situation ou tel comportement est irrespectueux. Souligner l’évidence. Comme quoi, étrangement, les notions de base sont parfois les plus difficiles à expliquer.