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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Bien avant de prendre conscience que le père Noël n’existait pas vraiment, je ne comprenais pas comment il faisait pour décider quel enfant était gentil ou non...
Bien avant de prendre conscience que le père Noël n’existait pas vraiment, je ne comprenais pas comment il faisait pour décider quel enfant était gentil ou non...

Donner sans humilier

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CHRONIQUE / Bien avant de prendre conscience que le père Noël n’existait pas vraiment, je ne comprenais pas comment il faisait pour décider quel enfant était gentil ou non. À partir de combien de mauvaises actions étions-nous expulsés de sa liste? Est-ce que chaque bonne action ou chaque mauvais coup avaient la même valeur? Sinon, que valait un mensonge ou le partage de son lunch avec un ami? Il n’y avait pas de réponses pis ça me dérangeait!

Je pense que découvrir la vérité derrière le père Noël a été comme un soulagement, parce que ça ne fonctionnait pas. Je ne comprenais pas pourquoi tel camarade de classe avait tant de cadeaux alors qu’il était loin d’être gentil et qu’une autre était peu gâtée malgré sa grande gentillesse.

En vieillissant, j’ai compris qu’on transposait cet étrange concept dans la société. On aime bien croire qu’on mérite le bien qu’on reçoit et que les personnes qui n’ont rien ne méritent rien. C’est à la fois naïf, cruel et même narcissique de se complaire dans cette vision.

Être dans le besoin

On a pu voir plusieurs gestes de solidarité en 2020. Je pense à des gens qui ont soutenu des proches qui ont perdu leur revenu, le temps que la PCU embarque lorsque possible. Il y a ces personnes qui ont décidé d’aller donner un coup de main au système de santé, bénévolement. À d’autres qui allaient porter de la nourriture aux portes de personnes en quarantaine ou dans le besoin. Des amies ont renoué avec la poste pour envoyer des mots ou des petits présents pour semer un peu de bonheur autour d’elles.

Malheureusement, j’ai aussi vu des gens afficher une générosité sélective. Des offres sympathiques, mais avec cette phrase: « pour ceux et celles VRAIMENT dans le besoin ».

Je comprends le réflexe. Au début de la pandémie, j’ai offert des livres pour des gens qui n’avaient pas les moyens de s’en acheter en ligne, lorsque tout était fermé. On invitait beaucoup les gens à se réfugier dans la lecture. Je l’avais fait sous la forme d’un tirage au sort et je savais que j’allais peut-être donner un livre à une personne qui avait les moyens de s’en payer un. Et alors? Mon objectif était de donner à ceux et celles qui en arrachaient pendant le confinement, mais aussi de faire plaisir. Surtout de faire plaisir. J’ai fait confiance aux gens.

Qu’aurais-je pu faire de toute façon? Exiger une preuve que la personne n’avait pas les moyens de s’acheter un livre? Et encore, le revenu n’est pas tout. Peut-être que la situation était difficile pour d’autres raisons que les revenus : situation familiale, maladie, stress, mauvaise passe, etc. Comment on évalue ça, aussi, être VRAIMENT dans le besoin? Je connais des gens qui paniquent quand leur compte en banque tombe sous les 1000$ - ce qui est plus que le revenu mensuel de bien du monde.

L’humiliation de la misère

Au début de ma vingtaine, j’ai été quelques fois dans une banque alimentaire. Le même organisme faisait même des petits prêts, parfois, pour aider. Quand je dis petits prêts, c’est petit, 20$, 40$, peut-être. On m’avait prêté 30$, sans intérêt, sans date de remboursement. Ça semble peu, mais quand tu comptes chaque dollar, ça fait une sacrée différence. Ces trois billets mauves m’ont enlevé tellement de pression à l’époque.

Jamais cet organisme ne m’a demandé de prouver que j’étais dans le rouge. L’organisme ne m’a jamais demandé non plus si j’avais des problèmes d’alcool ou de drogues. Si je gérais mal mon argent. Ou si j’étais victime d’une situation pour expliquer que je sois pris à la gorge comme ça. Il s’est juste assuré que ma vie n’était pas en danger. L’organisme m’a fait confiance et m’a aidé.

Cette approche douce et humaine a ajouté une couche de plus. J’avais été aidé, mais j’avais aussi été respecté, et ça, quand tu es pauvre, ça n’arrive pas si souvent. Ça m’avait doublement fait du bien.

Depuis, je me dis que le soutien devrait toujours être comme ça. Sans exigence et avec respect. La plupart des organismes communautaires comprennent ça. C’est plus difficile quand l’aide vient d’initiatives privées et même du gouvernement. Parfois, il y a une forme de présomption de culpabilité, comme s’il fallait prouver qu’on ne fraude pas – ce qui n’est pas si évident que ça!

Quand on ne l’a jamais vécu, on ne sait pas à quel point ça demande du cran de demander de l’aide quand on n’a rien. Notre société louange tellement la « réussite », qu’il y a quelque chose de vraiment humiliant d’afficher sa misère, son incapacité à combler ses besoins, surtout quand on insiste pour prouver qu’on n’a rien. La dernière chose à faire devant un appel à l’aide est de juger cette personne. Ce n’est pas le moment de croiser les bras, c’est le moment de tendre la main – façon de parler en cette période de distanciation.

La stigmatisation ne fait qu’encourager les problèmes sociaux ou comportementaux. Juger l’alcoolisme d’une personne risque plus de l’enfoncer dans l’alcool que l’aider. Même chose pour la drogue, la dépression et toutes les autres mauvaises raisons de juger une personne qui en arrache.

Comme le père Noël ne gâte que les enfants gentils, on a ce réflexe d’aider que les personnes défavorisées qui sont gentilles, que les personnes qui le « méritent ». Cette idée qu’il y a des gens qui « ne s’aident pas » et ces gens ne méritent donc aucun soutien, aucun respect. Sauf que donner avec des conditions, ce n’est pas de la générosité, c’est autre chose.

Si le père Noël était vraiment un être altruiste, généreux et symbole de l’amour familial, il n’aurait pas une liste de bons et de méchants enfants. Il donnerait le même amour à tous les enfants.

La période des Fêtes et l’hiver en général, sont des périodes difficiles pour bien du monde. Surtout que la pandémie a fait mal à beaucoup de gens. Si vous avez les moyens de donner, faites-le. Pas obligé que ce soit une épicerie complète. Il y a aussi les frigos libre-service, comme Frigo Free Go à Sherbrooke, qui sont bien appréciés. Ça peut être des livres de votre bibliothèque que vous ne relirez pas. Du linge que vous ne mettez plus. Ça peut aussi être une personne près de vous qui a besoin d’écoute.

Je sais que ça peut sonner cucul ou idéaliste, mais quand ça sera votre tour d’avoir besoin d’aide, vous apprécierez sûrement qu’on ne vous exige rien pour en avoir. Par-dessus tout, ça fait du bien, juste aider.