Sondès Allal : « La façon, la plus efficace de lutter contre la peur, c'est le frottement. »

Sondès Allal : vive le frottement!  

Sondès Allal est Tunisienne d'origine et a vécu avec ses parents diplomates au Maroc, en Iran, en Pologne et en France. Elle habite aujourd'hui Sherbrooke et choisit de me raconter une légende cherokee (!), celle des deux loups, afin de me décrire son modus vivendi.
Je résume : un grand-père explique à son petit-fils qu'en chacun de nous, deux loups s'affrontent: celui des ténèbres et celui de la lumière. Qui gagnera le combat?, demande-t-il au jeune garçon suspendu à ses lèvres. Réponse : le loup qui gagne est celui que tu nourris le mieux.
« J'ai parfois l'impression que dans notre société, on nourrit plus le loup de la haine que le loup de la beauté », commente Sondès, un sentiment auquel adhèrera quiconque zieute parfois une télé ou son fil d'actualité.
Son loup des ténèbres, Sondès le ravitaille à ce point peu qu'on l'imagine rachitique et exsangue, complètement à bout de souffle. Sondès Allal est le genre de femme capable de prononcer une phrase comme « Chacun d'entre nous est responsable de l'itinérant au coin de la rue » sans aucune trace d'ironie, ce qui explique sans doute pourquoi elle passe parfois aux yeux de certains pour folle.
Parce que oui, Sondès Allal s'est vue coiffer de ce vilain mot alors qu'elle portait à bout de bras son projet de frigo communautaire, inauguré en juin dernier sur Well Sud, et dans lequel tout le monde est invité à déposer et à prendre ce qu'il veut.
Sur Well Sud, un frigo communautaire? Tu vas te le faire défoncer le temps d'épeler pauvreté! Ton projet ne coûte rien? Ben non, ça ne se peut pas, un projet qui ne coûte rien! Et si un esprit malveillant remplissait le frigo de pommes empoisonnées? Sondès les a toutes entendues.
« Je savais pourtant que je n'étais pas folle. Quand t'arrives d'ailleurs, tu as un regard différent, je crois. J'ai tout de suite vu qu'à Sherbrooke, il y a des gens qui n'attendent que ça, de passer à l'action. Il leur faut juste un véhicule. Mais lorsque tu présentes un nouveau projet, tu éveilles aussi des craintes et c'est correct parce que c'est ma job de les apaiser », insiste l'agente de revitalisation de la Corporation de développement économique communautaire de Sherbrooke. Prenons quand même un instant pour mesurer l'opiniâtreté à laquelle notre époque confine ceux et celles qui souhaitent que demain ne se déroule pas aussi mal qu'hier.
Sondès disait vouloir combattre le gaspillage alimentaire, mais espérait aussi très fort que le frigo se transforme en précieux malaxeur social, culturel et identitaire. « La façon, la plus efficace de lutter contre la peur, c'est le frottement », explique-t-elle, en évoquant la mixité sociale alimentée par le frigo, ces familles de Rock Forest qui y croisent, les clochards célestes du Partage Saint-François, ou cette dame aux allures de reine d'Angleterre qui venait chaque semaine cet été y déposer les surplus de son potager. Faire fleurir sur de la bouffe qui aurait fini aux poubelles des relations entre des gens qui ne se côtoieraient pas autrement : aussi bien parler de magie.
« Ce que je voulais, c'est que les gens de la Well Nord aillent sur la Well Sud », explique celle qui enseigne la médiation interculturelle à l'Université de Sherbrooke et qui sait que l'intolérance présente une très faible résistance au dialogue. « Ça ne choque plus personne que la pauvreté soit concentrée sur un seul bout de rue, alors que ça ne devrait jamais cesser de nous choquer! Tu vois sur Well Nord des gens supers chics, des professionnels, des restaurants de luxe, la mairie et de l'autre côté de King, t'as le bar de danseuses, les itinérants, les organismes communautaires, les problèmes de santé mentale. Tu traverses la rue et, physiquement, les gens ne sont plus les mêmes! »
Sherbrookoise d'adoption, Sherbrookoise pour de bon
« Je suis à Sherbrooke depuis 2004 », m'apprend Sondès Allal. C'est donc relativement récent, que je réponds. « Comment ça, récent? » réplique-t-elle très théâtralement. Pour une femme qui, enfant, se retenait de creuser des racines de peur que le départ fasse trop mal, pour celle qui déménageait jadis chaque trois ans, treize ans dans la même ville, c'est de l'engagement.
Arrivée ici quelques mois après son mari venu compléter un doctorat en géomatique, Sondès ne sera pas exactement d'emblée foudroyée par le coup de foudre. « Mon mari me disait à propos de notre appartement : ''Tu vas voir, on est sur une grande artère.'' La grande artère, c'était Galt Ouest, près de McManamy (décor de carte postale). Sondès s'imaginait, on la comprend, plus d'agitation.
Heureusement, l'amour qui bourgeonne lentement dure souvent plus longtemps que la passion immédiate. Comment la déception de Sondès s'est-elle métamorphosée en profonde affection? « Je travaillais comme agente de liaison à l'Université de Sherbrooke et quand plusieurs postes ont été coupés, les gens sont tout de suite venus frapper à ma porte pour m'offrir des jobs. ''Pourquoi tu les proposes à moi? ''  que je demandais. ''Je ne suis pas d'ici.'' Et les gens me répondaient : ''Voyons, on n'a jamais fait la différence.'' Je t'en parle et j'en ai encore la chair de poule. » Elle remonte sa manche afin que je constate qu'il ne s'agit pas ici que d'une manière de parler. Elle devenait d'ailleurs tout récemment citoyenne canadienne.
« Parfois, on me dit que je suis une exception et ça me choque, parce que je suis la majorité. Ce sont ceux qui se font exploser qui sont la minorité. La commission Bouchard-Taylor a été un exercice démocratique formidable, mais ça a eu un effet énorme. Tout ce qu'on mettait des gants blancs pour dire avant, afin de ménager le vivre-ensemble, est remonté à la surface, comme les mauvaises odeurs au printemps. C'est pour ça qu'il est plus que temps que tous les Québécois discutent avec des gens des communautés culturelles, s'obstinent avec eux, les fréquentent. Se frotter à l'autre, ce n'est pas regarder la télé. »
Elle change de sujet, mais parle encore en fait de la même chose. « Les itinérants de Well Sud me disent que ce qui les touche le plus, c'est que certaines personnes leur demandent leur prénom. » Sondès, elle, en a hérité d'un nouveau. Madame Frigo l'appelle-t-on désormais.