Après 43 ans de carrière, Raymond Duquette présentera ses dernières manchettes le 28 juin.

Raymond Duquette : la retraite d'un enraciné 

CHRONIQUE / Raymond Duquette ne le dira pas exactement en ces termes-là, mais il pourrait difficilement en être autrement. Malgré toutes ces journées que le journaliste aura désormais le loisir de consacrer à sa belle France, l'aube de la retraite invite forcément aux bilans émus et aux regards nostalgiques par-dessus son épaule. Sans compter qu'elle étreint avec encore plus de vigueur, la nostalgie, lorsque comme Raymond, votre mémoire du prénom de chacun de ceux grâce à qui notre vie professionnelle aura été douce rend l'image de ce que vous laissez derrière vous presque trop nette.
Il ne l'annoncera pas en ondes, parce que son humilité frise le ridicule. Il fallait au moins le souligner ici : Raymond Duquette présentera le 28 juin ses dernières manchettes sur les ondes de TVA Télé 7, après 43 ans de carrière. Pour l'instant, à la Taverne Alexandre, le présentateur de nouvelles et éternel allié des sportifs de la région est secoué par une implacable émotion en se rappelant la maison de son enfance, pas loin d'ici, là où il a d'abord été obnubilé par la télévision.
« Dans ce temps-là, fallait que t'ailles faire tes classes à la radio, avant de passer à l'écran », rappelle-t-il tout en racontant avoir été rapidement gagné, dès ses premières présences à la radio de sa polyvalente, par l'euphorie du micro procurant l'illusion de s'adresser au monde entier.
C'est aussi clair que la croix du mont Bellevue : Raymond Duquette n'est pas de ceux à qui s'enraciner fait peur. Élevé sur Wellington Sud, par des parents ayant tous les deux sué dans des usines de textile, il naît en pur Sherbrookois et oeuvrera toute sa vie à traiter cette part de son identité comme un cadeau.
Il anime le 21 septembre 1974 sur les ondes de CJRS sa première émission alors qu'il n'a que 16 ans (!) et deviendra le chanceux chum de France, son épouse, tout juste quelques semaines plus tard, le 4 décembre 1974, après un concours Miss Personnalité à l'école secondaire Saint-François. « Comme j'étais le président de la radio étudiante, je devais l'accompagner sur scène, et l'embrasser avant de la laisser présenter son numéro, se remémore-t-il. Pendant la pratique en après-midi, je ne l'avais pas embrassée. Ça l'avait ben offusquée. » Il ne commettra pas la même erreur deux fois.
Mais attends un petit peu Raymond. Tu m'as bien dit que tu avais animé ta première émission à 16 ans ? « Oui ! Le vendredi, j'allais à l'école toute la journée, puis le soir, j'allais voir ma blonde, et à minuit, je rentrais à CJRS faire jouer de la musique - ou faire spinner des plates, comme on disait à l'époque - jusqu'à sept heures le matin. Ça faisait 25 heures que j'étais debout. J'allais me coucher et je reprenais la même routine le samedi. »
Cette case horaire ingrate, aujourd'hui occupée sur tous les grands réseaux radiophoniques par des émissions diffusées depuis Montréal, présentaient le salutaire avantage de mieux pardonner les erreurs des recrues paralysées par la nervosité et/ou foudroyées par des crises de balbutiements. « Je regarde les jeunes qu'on met aujourd'hui directement à l'écran et je trouve que c'est casse-gueule », regrette celui qui aura 60 ans en janvier. « C'est leur en demander beaucoup que d'exiger qu'ils soient bons dès le départ. Au hockey, t'as des joueurs qui ne sont jamais repêchés, qui vont jouer dans la ligue américaine ou des ligues universitaires quelques années, et qui finissent par percer. C'est la même chose dans les médias, mais on ne donne pas toujours la chance à ce type de talent-là de se révéler. »
Tout ça pour la plus belle
Quarante-trois ans de carrière presque entièrement dans la même ville, c'est rare, et ce le sera sans doute de plus en plus, à mesure que la vie de journaliste ou d'animateur de radio se transforme en celle d'une sorte de commis voyageur médiatique, contraint de passer d'une station à une autre en espérant un jour un minimum de sécurité. Un journaliste doit pourtant engager un dialogue avec ceux qui vivifient sa communauté, dialogue impossible sans un réel enracinement, vous expliquera un Raymond Duquette inquiet face à la montréalisation des ondes.
Raymond saluera à plusieurs reprises au cours de notre conversation celui qu'il désigne encore comme son mentor, le monumental Jean Arel, autre irréprochable exemple d'enracinement. Il y a longtemps, Jean accueillait Raymond à CHLT, et les deux vétérans demeurent à ce jour amis, au point où le fils de Raymond, Mathieu, parle de Jean comme de son père substitutif. « Jean sait que je serai toujours là pour lui et je sais que Jean sera toujours là pour moi », insiste Raymond.
Parmi les plus précieux moments de sa carrière : la coupe Calder des Canadiens de Sherbrooke en 1985, les dix ans du Challenge du glace, ainsi que ses rencontres avec les athlètes Sylvie Daigle, Diane Roy. Annie Perreault, Marc Quessy et André Viger.
J'ajoute à la liste cette publicité dans laquelle son fils, Mathieu, énumérait comme le plus attendrissant des petits singes savants le nom de toutes les équipes de la LNH. Je l'évoque ici, pour tout vous dire, parce que Mathieu est un de mes meilleurs chums et que je ne peux résister à la tentation de le faire rougir, mais aussi parce que Raymond se fait parler chaque semaine de cette autopromo qui n'aura pourtant été diffusée que pendant deux ou trois semaines.
« Mathieu n'était pas vieux : deux ans et dix mois, se souvient le papa fier. Dans ce temps-là, les journalistes avaient des guides de presse de toutes les équipes de hockey et Mathieu s'amusait souvent avec les guides. Une bonne journée, France jouait avec lui et elle s'est aperçue qu'il connaissait le nom de toutes les équipes. Elle est venue avec lui à la station quelques semaines plus tard. Bernard Fabi, le directeur, a vu son petit numéro et a proposé tout de suite qu'on en fasse une publicité. C'est drôle parce que lorsque je suis en ville avec Mathieu aujourd'hui, il y a toujours quelqu'un qui vient me dire : "Est-ce que c'est lui votre fils ? Ça ne se peut pas qu'il soit grand comme ça, il était à la télé avec vous il y a même pas quatre ans !" Ben non, c'était il y a plus de 27 ans ! »
« J'aurais pu continuer de travailler longtemps », assure Raymond, en contemplant ce temps qui s'égrène parfois trop discrètement pour qu'on mesure réellement à quel point il en reste moins en avant, qu'il y en a en arrière. « Mais je vais avoir 60 ans. J'ai perdu au cours des dernières années des gens de 61 ans, de 73 ans, des gens en santé qui du jour au lendemain se sont retrouvés avec un cancer. Admettons que je m'en rende à 75 ans, 15 ans pour profiter de la vie, ce n'est pas tant que ça. »
Si des extraterrestres devaient entrer à la taverne, quels mots utiliserais-tu, Raymond, pour leur décrire Sherbrooke, cette ville qui t'a tant offert et à laquelle tu as au moins autant redonné ? « Je leur dirais que c'est la plus belle. »