Philippe Pagé aspire à succéder à Benoît Bourassa en tant que maire de Saint-Camille.

Philippe Pagé et sa longue route vers la mairie de Saint-Cam'

CHRONIQUE / «Attends un petit peu, je vais te montrer. » Philippe Pagé me tend son téléphone intelligent sur lequel apparait une photo de sa nièce et de lui, lors des festivités familiales de Noël 2012. Je sais que c'est Philippe Pagé qui se trouve sur la photo seulement parce que le Philippe Pagé assis devant moi me le jure. « Là-dessus, je pesais 208 livres. » 208 livres, c'est, comme de raison, très relatif. Mais ce qui n'est pas relatif du tout, c'est le malaise qui suinte de cette photo. Philippe Pagé est là-dessus le visage même du pas-bien-dans-sa-peau.
Est-ce que je m'attendais à discuter de son poids avec Philippe Pagé? Pas pantoute. Raison officielle de notre rencontre : le jeune trentenaire annonçait il y deux semaines qu'il se porte candidat à la succession du maire de Saint-Camille, Benoît Bourassa (aucun autre paroissien n'a encore levé la main pour l'affronter). Ce que je ne soupçonnais pas : à quel point elle avait été longue, pour Pagé, la route jusqu'à la porte de la mairie.
Par où commencer? À Laval, tiens, là où Philippe naît et où il usera les pneus de son vélo dans les rues d'un quartier typiquement banlieusard jusqu'à ce qu'en 1995, ses parents, tous les deux enfants d'agriculteurs, choisissent de refaire leur vie dans le fin fond des Cantons, à Saint-Camille, sur une ferme porcine. Gros choc pour Philippe, qui a alors 9 ans. « J'avais des voisins haïtiens et du jour au lendemain, mes voisins étaient suisses-allemands », blague-t-il, un clin d'oeil à la forte présence suisse allemande dans son patelin.
Bien qu'il ne souhaite pas reprendre la ferme familiale, Philippe devient paradoxalement à la fin de l'adolescence le bras droit de son père, pendant que son frère jumeau poursuit ses études à l'Institut de technologie agroalimentaire de Saint-Hyacinthe. Philippe, lui, fréquente les bancs du cégep de Sherbrooke, mais aussi beaucoup les tabourets de bars du centre-ville, qu'il quitte, chancelant, après s'être envoyé trop souvent trop de bières. Je pourrais l'écrire de toutes les manières possibles, contentons-nous de celle-ci : Philippe Pagé s'est cherché. Beaucoup.
« J'existais, mais je ne peux pas dire que je vivais », résume-t-il au cours d'une longue conversation, durant laquelle je place à peine quelques mots. « J'étais dans un état mental d'autodestruction. Le lendemain n'avait jamais aucune importance. Comme je n'avais pas confiance en moi, j'en mettais toujours trop, juste pour impressionner. Disons que je n'étais pas toujours agréable. J'ai appris à la dure qui j'étais dans la vie. Et ça a été long à apprendre. »
Long comment? Long comme ça : en 2008, Philippe Pagé est arrêté pour ivresse au volant. Violemment honteux, notre homme peine à tolérer la petite voix qui, à l'intérieur de sa tête, lui murmure des insultes. Une petite voix dont seule la boisson sait rapidement baisser le volume.
Mais parce que les bons amis ont cette faculté de voir chez nous ce que l'on ne suspecte pas, Vincent Boutin (aujourd'hui conseiller municipal à Sherbrooke) propose en 2012 à Philippe de travailler à la campagne électorale de Réjean Hébert. L'actuel aspirant maire se découvre alors avec étonnement un pas pire flair politique et accompagne bientôt à Québec, en tant qu'attaché politique, le député élu, propulsé ministre de la Santé.
« Là, j'ai appris c'était quoi avoir des vraies responsabilités », raconte celui qui préside aujourd'hui le Parti québécois de l'Estrie, et travaille au quotidien à la Fédération de la relève agricole du Québec. « C'est une chose de mal paraître parce que t'as merdé, mais c'en est une autre de faire mal paraître le ministre de la Santé parce que t'as merdé. Cette pression m'a amené à me dépasser. J'ai compris que j'avais là une chance que je ne méritais pas et c'est là que j'ai fait le choix de changer, de mettre fin à mes consommations d'alcool exagérées. J'ai perdu soixante livres en six mois. Il y en a qui se réfugient dans Dieu ou dans un paquet d'affaires pour changer. Moi j'ai trouvé la force en dedans. Avec de la volonté, on peut faire ben des affaires. »
Être fier de son chauffeur d'autobus
Si vous suivez minimalement l'actualité, vous savez sans doute déjà que ni Réjean Hébert ni le Parti québécois n'ont été réélus aux élections de 2014. Le temps de laisser l'horizon lui dessiner un nouvel avenir, Philippe Pagé rentre donc à ce moment-là à la maison. Il donne un coup de main à la ferme, ainsi qu'à la Corporation de développement socioéconomique de Saint-Camille, mirador de choix permettant d'observer tout ce qui grouille dans ce village coloré, incarnant depuis les années 90 une ruralité nouvelle et, surtout, une vie communautaire fourmillante de projets de fou, d'occasions de refaire le monde et de la maudite bonne pizza (celle du P'tit bonheur, of course).
« On a une fascinante paix sociale chez nous. Il n'y a pas presque pas de conflits entre les deux gangs », assure Philippe, en évoquant à la fois les représentants d'une agriculture plus traditionnelle et les nombreux néoruraux qui choisissent Saint-Camille afin d'enfin faire pousser des rêves demeurés trop longtemps étouffés par la grisaille de la ville.
« Personne ne peut nier que l'arrivée à Saint-Camille de gens de partout met de la vie au village », poursuit celui qui embrasse fièrement la double identité de sa terre d'adoption. Le président actuel du P'tit bonheur, épicentre du Saint-Cam' bohème, a après tout grandi sur une ferme porcine comptant présentement 2200 truies.
« Saint-Camille va bien, mais il faut rester vigilant pour conserver nos services, pour que nos fermes trouvent de la relève », conclut-il, déjà en mode maire. « Je suis toujours fasciné quand je rencontre des gens qui dirigent une ferme ou une entreprise qui a été fondée par leur arrière-arrière-arrière-grand-père. Je n'ai évidemment pas connu ça, mais mes parents ont quand même décidé de faire leurs racines ici et il n'y a rien aujourd'hui qui me rend plus fier que de voir mon neveu et ma nièce aller à la même école primaire que moi. Il n'y a rien qui me rend plus fier que de savoir que le chauffeur d'autobus de mon neveu et de ma nièce, c'est Pierre, mon ancien chauffeur d'autobus à moi. » Philippe Pagé sait qu'une communauté n'existe réellement que dans la connaissance, partagée par tous, du rôle de son voisin dans son propre épanouissement.