Niki Ashton, députée manitobaine et candidate à la chefferie du NPD.

Niki Ashton et les toasts à l'avocat 

CHRONIQUE/ Les millénariaux qui désirent s'acheter une maison, mais qui se plaignent de ne pas en avoir les moyens, n'ont qu'à cesser de commander des toasts à l'avocat à 19 $ et des cafés à 4 $ lorsqu'ils mangent au restaurant. Voilà ce que déclarait récemment le lumineux millionnaire et trentenaire Tim Gurner au cours d'une entrevue à l'antenne d'une émission australienne d'affaires publiques.
Niki Ashton a presque craché sa gorgée - de cappuccino à prix prohibitif, of course - en lisant cette pépite de savoir existentielo-entrepreneurial. « Il y a beaucoup de désinformation autour des millénariaux. On dit qu'ils sont paresseux, qu'ils pensent que tout leur est dû », regrette en levant les yeux au ciel la députée de Churchill-Keewatinook Aski au Manitoba et actuelle candidate à la succession de Thomas Mulcair. À 34 ans, elle compte elle-même parmi les aînées de cette génération Y coupable, selon ce que chante l'air du temps, d'un égocentrisme crasse et d'une passion brûlante pour le selfie.
La rumeur ne correspond pourtant pas exactement à la réalité. En 2016, Niki Ashton se lançait en tant que porte-parole néodémocrate des dossiers liés à l'emploi dans une tournée de quatorze villes au pays, afin d'entendre ce qu'avaient à raconter ces geignards de millénariaux à propos de la précarité.
« Au moins une fois par rencontre, il y avait quelqu'un qui était sur le bord de pleurer », se rappelait-elle en entrevue la semaine dernière, alors qu'elle s'arrêtait à Sherbrooke afin de faire la cour aux militants néodémocrates estriens.
« À Toronto, un immigrant pakistanais, qui travaillait à l'hôtel Trump, parlait de ses collègues femmes de chambre, qui ne pouvaient pas utiliser de cart et qui devaient transporter tous leurs produits de nettoyage dans des sacs, sur leur dos. À Halifax, une femme disait : « Chez nous, pour avoir un emploi stable, faut entrer dans les Forces armées. » À Windsor, une autre confiait : « Je sais que je n'aurai jamais d'enfant, parce que je ne pourrai jamais leur donner ce que mes parents m'ont donné. » Dans l'Ouest, une journaliste expliquait qu'elle trouvait de plus en plus difficile de survivre en tant que pigiste et qu'un de ses boss lui avait dit qu'en 2016, pour trouver une sécurité financière, il valait mieux se trouver un mari. »
Gauche assumée
Plutôt que de simplement s'adresser à la proverbiale classe moyenne, Niki Ashton semble donc vouloir rameuter au NPD tous ceux qui se sentent injustement confinés à la marge de notre société, une stratégie qui pourrait devenir de plus en plus porteuse à mesure qu'un nombre grandissant de jeunes Canadiens craignent ne jamais pouvoir goûter à cette félicité qu'est la sécurité d'emploi. Son texte de présentation de campagne évoque aussi, en toute logique, les peuples autochtones, les femmes, les personnes handicapées, les personnes trans et la communauté LGBTQ.
Fille d'immigrants grecs, Niki Ashton entre en politique à 23 ans afin de défaire lors d'une investiture la députée néodémocrate sortante, qui avait voté contre le mariage homosexuel à la Chambre des communes. Son père, Steve, a été député provincial de 1981 à 2016, mais est arrivé à la politique par la porte du syndicalisme, pendant la grève de l'INCO à Thompson. Niki semble conjuguer la gentillesse prudente de la politicienne de carrière à un authentique souci pour les exclus, qui fait souvent surgir dans son discours les mots « justice sociale ». Elle excuse à plusieurs reprises au cours de notre conversation la qualité de son français, pourtant presque impeccable, et demande systématiquement à son attaché de l'aider à traduire les expressions sur lesquelles elle bute.
Niki Ashton est aussi, surtout, une femme de gauche bien de son époque, usant de néologismes inclusifs et un brin échevelés afin de décrire ses valeurs (elle se définit comme une écoféministe), tout en ne manquant pas de se dire fan de Beyoncé lorsque l'occasion se présente. « Tout le monde qui est dans un mouvement social de gauche ne voit pas le NPD comme un allié et c'est le temps de tenter de comprendre pourquoi », note-t-elle, alors que je lui fais remarquer que les militants de Idle No More, de Black Lives Matter et de différents groupes LGBTQ envisagent aujourd'hui rarement la politique comme un véritable levier de transformation du monde.
Mais comment, plus largement, le NPD pourra-t-il arracher au PLC ses électeurs ensorcelés par la jeunesse et le charme de Justin? « Si j'entends encore une fois que Justin Trudeau est jeune... », laisse-t-elle tomber, vraisemblablement exaspérée par cette étiquette que s'est arrogée notre premier ministre, malgré ses 45 ans.
« Les jeunes se sont tournés vers Justin Trudeau parce qu'ils étaient tannés des politiques de Harper, mais depuis qu'il a gagné, il a beaucoup déçu, sur la réforme électorale ou les oléoducs, entre autres. On a mis de l'avant au NPD des idées progressistes lors des dernières élections, mais aussi des positions loin de nos principes. On a donné l'opportunité aux libéraux de paraître plus progressistes qu'ils le sont. C'est le temps pour la gauche d'assumer ses idées de gauche. »
La Bernie Sanders canadienne ?
Au passionnant jeu de la politique-fiction, plusieurs rêveurs aiment à croire que Bernie Sanders aurait pu bloquer l'arrivée de Donald Trump à la tête des États-Unis, s'il avait été choisi comme candidat démocrate à la place d'Hillary Clinton. Niki Ashton est évidemment de ceux-là. Son aide à la campagne du sénateur, dans le Dakota du Nord, lui a d'ailleurs valu quelques critiques.
Sa vision d'un Canada qui pigerait dans les poches des entreprises privées et des plus riches, où le gouvernement interviendrait massivement dans l'économie et où l'éducation postsecondaire coûterait gratis, suppose un tournant assez radical vers la gauche, davantage en phase avec ce que met de l'avant Québec solidaire au Québec, ou Bernie Sanders aux États-Unis, qu'avec la gauche de réformettes du NPD traditionnel.
« Bernie Sanders et Donald Trump ont fait campagne autour des inégalités croissantes. Donald Trump a mis le blâme sur les musulmans, les immigrants, les femmes et les homosexuels. Bernie Sanders, lui, dit que cette inégalité est la responsabilité du 1 % et des politiques néolibérales. » À tous ceux pour qui notre époque impose que nous choisissions entre la douceur d'une toast à l'avocat et la chaleureuse sécurité d'une maison à soi, Niki Ashton répond que nous avons les moyens de nous offrir les deux.