Michel Faubert : « C'est peut-être parce que je suis à ce point amoureux de la vie, parce que je comprends rien aux choses de la mort, que j'ai été porté vers le côté plus sombre, plus noir du folklore. »

Michel Faubert et le cosmos

CHRONIQUE / Michel Faubert est un homme précieux, parce que rare. Rare, parce qu'ils sont peu, ceux qui préfèrent chercher dans les chansons, dans les livres et dans le coeur de leurs frères et soeurs ce qui appartient à l'universel. Ils sont peu nombreux, ceux qui cherchent spontanément dans une parole le dialogue qu'elle entretient avec une autre parole.
À Sherbrooke, j'ai déjà croisé Michel Faubert à la Petite Boite Noire dans un concert de l'enivrant groupe rock Solids, à la Maison du cinéma pendant la projection d'un documentaire sur le new wave et à la Maison des arts de la parole pour une veillée de contes. Je l'ai déjà aussi croisé au terminus d'autocars, et je me plais à y voir le symbole d'un homme toujours sous le point de partir vers un ailleurs - imaginaire ou réel - afin d'y découvrir ce qui pourrait foutre en l'air ses certitudes.
Aimer le punk et le trad, fréquenter les soirées de poésie et les salles underground, écouter Le Rêve du Diable, Bauhaus et Black Sabbath? Why not? Michel me rejoint à la taverne cet avant-midi-là après avoir quitté la maison de sa blonde à Kingsbury. Lui n'a pas exactement de domicile fixe, m'apprend-il. Je ne suis pas vraiment étonné.
« Quand Marie-Rose D'amour, 73 ans, m'a chanté la Complainte de la fille du boulanger, j'avais 18 ou 19 ans et je venais de voir La source d'Ingmar Bergman [cinéaste suédois] à Radio-Canada », se souvient le chanteur, conteur et charbonnier de l'enfer au sujet de la dame chez qui, pendant un projet étudiant, il allait collecter ses premières chansons, des complaintes graves et lancinantes qui deviendraient plus tard le socle de son propre catalogue d'interprète.
Tout ce qui pourrait ressembler à une contradiction se transforme, grâce à Michel Faubert, en occasion de construire des ponts, d'amorcer des conversations et de se trouver quelque chose en commun. En évoquant les albums de King Crimson qu'il écoutait ado dans sa chambre à Choisy, pas loin de Rigaud, il passera quelques bonnes minutes à tenter de retrouver le titre de la chanson du mythique groupe prog anglais qui « me fait vraiment penser au phrasé de Vigneault. » Pour vrai!
« Ça a été ça, le déclic, Bergman et Marie-Rose, reprend-il. Je me disais : ''Minute! Comment ça se fait que les chansons anciennes et folkloriques de cette femme qui n'est jamais sortie de son village, et qui chante des chansons apprises de son père, racontent la même chose qu'un film inspiré d'une légende scandinave du Moyen Âge? ''», demande-t-il, encore ému par la porosité de nos imaginaires nationaux, que l'on pense pourtant souvent étanches. À tort.
« Pendant les guerres napoléoniennes, les frères Grimm voulaient galvaniser le sentiment national en faisant de la collecte de trésors patrimoniaux, de contes, mais ils ne savaient pas qu'une de leurs informatrices avait lu Charles Perrault. Il y a donc certains éléments de ce qu'on considérait comme l'ennemi, l'univers français, dans les histoires des frères Grimm. Ce que je veux dire, c'est que c'est difficile de circonscrire un patrimoine à des frontières, parce qu'il y a toujours quelque chose qui en dépasse. Un patrimoine, c'est le résultat de déplacements, de migrations [il appuie sur le mot migration] et de rencontres. »
Michel Faubert me parle avec une étincelle dans les yeux des gars du groupe sherbrookois Musique à bouches, dont il faisait récemment la connaissance, comme il m'apprend avec une joie de petit gars qu'il figurera sur le prochain album de la formation de post-hardcore Le Kraken. Je ne peux m'empêcher de repenser à ce qu'il me disait plus tôt au sujet de le crainte que lui inspire l'ignorance galopante de notre époque. N'y a-t-il pas meilleure manière de s'en prévenir qu'en organisant sa vie autour d'un constant désir de rencontrer du nouveau monde?
« On a l'impression avec la technologie qu'on a accès à toutes les connaissances, mais on se flétrit souvent dans notre petit noyau, qui aboutit à la peur de l'autre. La dérive identitaire m'inquiète, confie-t-il. Ma vie d'adulte a été marquée par l'évolution d'une pensée indépendantiste inclusive et on assiste présentement à un retour de l'identité canadienne-française, cette division entre le nous et le eux. L'adversaire anglais n'existe plus comme avant, alors on l'a remplacé par le migrant paumé qui, lui, pourtant, n'a aucun pouvoir, aucun ascendant sur nous, et ça me fait peur. »
Voir les étoiles
Depuis son premier concert aux Foufounes électriques en 1990, Michel Faubert est demeuré cet anticonformiste refusant d'embrasser l'exaltation identitaire prévalant chez quelques groupes trad, ou la légèreté niaise de certaines chansons à répondre. Il préférera s'enfoncer dans la noirceur d'un répertoire de complaintes arrachées à des temps immémoriaux. Même une pièce comme Buvons mes bons amis, tirée de son album Mémoire maudite (2013), exhale les odeurs glauques d'un alcoolisme inguérissable, et non pas le guilleret parfum festif que son titre suggère.
« C'est peut-être parce que je suis à ce point amoureux de la vie, parce que je comprends rien aux choses de la mort, que j'ai été porté vers le côté plus sombre, plus noir du folklore, explique-t-il. C'est une belle manière de se faire peur, sans que ce soit dangereux, comme dans des montagnes russes. Ça me fait toucher d'une façon naïve à une part d'immortalité, à quelque chose qui ne bouge pas dans le temps. Ce ne sont pas des chansons anciennes, ce que je chante. Ce sont des chansons sans âge, qui me permettent de fermer la lumière. »
Mais pourquoi souhaiterait-on fermer la lumière, alors que les ténèbres semblent peu à peu gagner ce monde? « Parce que, fermer la lumière, ça permet de voir le cosmos, de voir les étoiles. C'était un de mes plaisirs quand j'étais enfant, de me coucher dans l'herbe et d'entendre le bruit des feuilles, dans les arbres à côté de la grange de mon père. La noirceur pour moi est associée à quelque chose de beaucoup plus grand, de beaucoup plus profond, que le monde de la lumière. »
Il m'écrira ceci par courriel le lendemain de notre conversation : « L'art permet de nommer la beauté, l'amour ou la colère dans un monde de plus en plus formaté », mais signera quand même son message d'un irrécupérable « No future », ultime credo punk. Tout est là.
Aimer la vie, malgré le cul-de-sac qu'elle nous réserve, n'est-ce pas tout ce que peuvent nous apprendre la poésie et la musique?
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Michel Faubert présente son spectacle Le chant du silence le 25 février à La Caravane de North Hatley.