Mélissa Généreux : « On a tort de penser que les gens qui sont itinérants, ou qui sont toxicomanes, sont davantage responsables de ce qui leur arrive que les gens de Mégantic. »

Mélissa Généreux: la santé, c'est la résilience

CHRONIQUE / En mai dernier, Mélissa Généreux avait du mal à dormir. « Pendant les feux de forêt de Fort McMurray, je capotais, et mon équipe aussi », se souvient la Directrice de santé publique en Estrie, actuellement en congé sabbatique de six mois. Le coffre à outils qu'elle avait pu garnir dans les jours suivant la tragédie de Lac-Mégantic, un drame d'une intensité inédite aiguisant forcément le système D, pourrait être mis à profit en Alberta, se répétait-elle jusque dans son sommeil volatile.
« J'ai fini par passer un coup de fil à mon sous-ministre en lui demandant s'il pouvait me mettre en contact avec son homologue de là-bas, qui lui m'a dit : "Si t'es game, on t'attend." J'ai apporté tout mon stock, j'ai pris l'avion et je les ai aidés à préparer leur plan d'action. »
Malgré la générosité de doc Mélissa, une générosité enracinée jusque dans son patronyme, le modus operandi révélerait rapidement ses limites. À moins de dédier son existence entière à courir les tragédies de par le Canada, Mélissa Généreux ne pourrait abandonner mari, famille et boulot à chaque fois qu'une catastrophe foudroierait le pays.
Voilà la principale raison pour laquelle elle s'absente actuellement de la direction de santé publique : afin d'élaborer « un mécanisme permettant de favoriser le réseautage, de mieux partager l'information qui se crée pendant que des urgences sont gérées. Il n'y a pas encore de façon officielle de tout centraliser », m'explique celle qui accomplit cette tâche avec, sur la tête, son chapeau de professeure au Département des sciences de la santé communautaire de l'UdeS, mais aussi avec, en tête, toute sa précieuse expérience méganticoise. La tragédie, survenue dans la nuit de vendredi à samedi alors qu'elle n'était en poste que depuis mardi, colore forcément sa vision de la santé publique.
« À Lac-Mégantic, ça m'avait pris du temps pour allumer et penser au volet psychosocial. Les enfants, on ne s'est pas occupé d'eux assez rapidement », se rappelle-t-elle en mettant en lumière quelques-unes des stratégies qu'elle aimerait déposer dans ce coffre à outils collectif qu'elle imagine actuellement, en multipliant les rencontres aux États-Unis, en Angleterre et en Australie.
« Même qu'ensuite, quand on a voulu documenter la détresse des gens là-bas, on a fait différentes demandes auprès d'instances gouvernementales qui ont toutes refusé de nous aider. J'ai gratté les fonds de tiroirs de la santé publique pour mener la première étude. À la deuxième étude, il y a bien des gens qui pensaient qu'on faisait ça juste pour confirmer que tout était rentré dans l'ordre. Heureusement que le ministère de la Santé a finalement compris qu'il fallait agir à long terme [en mettant en place en 2016 une équipe de soutien psychosocial]. Mais ce n'est pas normal qu'un directeur de santé publique se heurte à tous ces obstacles-là. Quelqu'un de moins convaincu aurait peut-être laissé tomber. Il faut que ces plans d'action deviennent plus systématiques. »
La femme de deux centres-villes
« Mais est-ce qu'on peut vraiment les blâmer? » s'exclame Mélissa Généreux alors que je lui fais remarquer que la compassion naturelle qui nous traverse le coeur face aux victimes impuissantes de Lac-Mégantic, nous traverse moins spontanément le coeur face aux gens de la rue, méprisables victimes de leurs propres mauvais choix aux yeux d'une frange de plus en plus influente de notre monde médiatique.
« On a tort de penser que les gens qui sont itinérants, ou qui sont toxicomanes, sont davantage responsables de ce qui leur arrive que les gens de Mégantic », lance Mélissa, en prenant bien soin malgré tout de ne pas renvoyer dos à dos la douleur des uns et des autres - la souffrance supporte toujours mal le jeu de la comparaison. « C'est évident que le milieu dans lequel tu nais conditionne le reste de ta vie, que ça peut t'amener à faire des mauvais choix, non? C'est rare que quelqu'un fasse un mauvais choix en toute connaissance de cause, juste parce qu'il aime les mauvais choix. Il faut faire attention parce que ça fait mal aux gens de se faire regarder comme s'ils méritaient ce qui leur arrive. Ça les encourage à s'enfoncer encore plus, et non pas à aller chercher au fond d'eux-mêmes la dose de résilience qui pourrait les aider à remonter. »
« J'ai deux combats dans la vie et ce sont les deux centres-villes, celui de Mégantic et celui de Sherbrooke. Même si ça n'a pas été facile à Lac-Mégantic, c'est encore plus difficile de lutter contre une situation comme celle du centre-ville de Sherbrooke, qu'on pense normale, parce que ça a toujours été comme ça », analyse Mélissa Généreux, en évoquant le projet de centre de jour sur Wellington Sud, qui met du temps à réellement fleurir. Pareille ressource permettrait pourtant aux personnes en situation d'itinérance de s'oxygéner l'esprit en dialoguant avec des intervenants et en sirotant un café, à l'abri des tempêtes émotives, humaines et météorologiques qui peuvent s'abattre sur eux dehors.
« Quand je suis sur Well Sud et qu'un monsieur me dit : "J'ai trouvé comment faire pour qu'on s'occupe de moi! Je pète ma coche, je varge dans les murs, les voisins appellent le 911, l'ambulance m'amène à l'hôpital et je passe une nuit confortable à l'urgence", ça me bouleverse, parce que ce que ce monsieur-là dit, c'est qu'il n'a personne à qui parler », se désole Mélissa, tout en précisant qu'à son départ du bureau, le projet de centre de jour était sur la bonne voie. « Ce qu'il veut le monsieur, c'est juste une place où prendre un café. Il ne demande rien de chic. S'il y avait une laveuse, une sécheuse et un téléphone, ce serait le paradis. La Ville et le CIUSSS gère des millions; je ne peux pas croire qu'on ne peut pas mettre un petit quelque chose dans un projet qui coûterait 75 000 $, maximum 100 000 $ par année. »
Sans compter que ça permettrait à notre société d'épargner bien de l'argent, que j'ajoute dans un élan de pragmatisme. « Oui, mais on ne devrait même pas avoir besoin d'invoquer ce genre d'arguments là. »
L'école de l'empathie
Personne ne sait mieux que Mélissa Généreux qu'elle n'affiche pas exactement le look de la traditionnelle défenderesse des gagne-petit. Elle revendique pourtant tout sourire ce qui pourrait ressembler à un paradoxe, mais qui n'en est pas un pantoute : trouver autant de plaisir dans ses séances de magasinage sur Wellington Nord que dans ses fréquentes conversations avec les bums qui peuplent Wellington Sud.
« J'ai découvert ce qu'était l'empathie très jeune », se réjouit-elle en tentant d'expliquer son éternelle solidarité pour les démunis, pas du tout ancrée dans une expérience personnelle de la pauvreté (son père et sa mère sont profs; elle a grandi à Repentigny). « Petite, j'allais au centre-ville de Montréal avec mes parents, je voyais les itinérants et ça venait tellement me chercher. Ma mère finissait par me trouver fatigante avec mes questions. Je ne comprenais juste pas comment ça se pouvait. Je trouvais ça profondément injuste. »
« Pour moi, la santé, c'est tellement plus que de ne pas tousser, ne pas couler du nez et ne pas faire de fièvre, résume-t-elle. La santé, c'est la résilience. Si j'avais un cadeau à offrir à tout le monde, ce serait ça : cette capacité à affronter n'importe quoi et à être quand même capable d'aspirer au bonheur. Si tu réussis à t'adapter et à être heureux malgré des limitations physiques ou des drames, t'es en santé. C'est pour ça que ce qui me comble le plus, c'est de voir des gens qui ne l'ont pas eu facile, des gens qui ont vécu l'adversité, mais qui persévèrent. »