Marie-Chantal Houde, cofondatrice de la Fromagerie Nouvelle-France de Racine.

Marie-Chantal Houde : chevalière Houde

CHRONIQUE / Demandez à une adolescente qui elle choisirait de rencontrer si elle avait la chance de rencontrer n'importe qui sur la planète, et elle vous répondra sans doute le nom d'un membre du boys band du moment, ou celui du mignon acteur ayant prêté son visage poupin à la plus récente comédie romantique à avoir fait exploser le box-office. J'écris « probablement », parce que les clichés ne sont utiles que lorsqu'on peut les faire mentir.
Adolescente, Marie-Chantal Houde trimballait partout son exemplaire d'un livre de référence sur les fromages du monde, dont elle scrutait sans arrêt les images pendant ses cours. Vous devinez bien que cette jeune femme ne rêvait pas d'un rendez-vous avec Roch Voisine ou avec Brad Pitt. Mais d'un tête-à-tête avec le chevalier québécois du fromage au lait cru, Luc Mailloux? Voilà une éventualité qui l'aurait fait bondir.
« J'avais vu un reportage sur lui à La semaine verte », raconte la fromagère de Racine, aujourd'hui âgée de 36 ans. « Quand je suis allée chez ma mère à Montréal pour la fin de semaine, je lui ai demandé si on pouvait aller acheter du Saint-Basile [un des fromages de Luc Mailloux] à la fromagerie Hamel [une boutique proposant des centaines de fromages]. Mon frère et moi, on se faisait des toasts au Saint-Basile. Ça empestait la maison! »
La mère de Marie-Chantal lui organise donc bientôt un entretien privé avec Luc Mailloux, en personne, chez lui. Mais comme un prélude à son parcours de fromagère parsemé d'autant d'écueils qu'un emmental de trous, la jeune Marie-Chantal fera ce jour-là la connaissance non pas d'un mentor, mais plutôt d'un sombre rabat-joie.
« Il m'a littéralement découragée, se rappelle-t-elle. Il m'a fait peur en me disant [Marie-Chantal adopte la voix d'un grand méchant loup] : « Tu vas souffrir avec les producteurs de lait. Il va falloir que t'ailles en France apprendre avec des p'tits vieux. » Il m'a légué sa souffrance. Il a fait éclater mon espoir en mille miettes. »
Cette anecdote n'en serait demeurée qu'une si Marie-Chantal Houde n'était pas plus tard devenue une des plus précieuses novatrices du monde du fromage au Québec, grâce au Zacharie Cloutier, produit amiral de la fromagerie Nouvelle-France, couronnée d'une telle quantité de médailles que je pourrais en tartiner l'ensemble de cette chronique. Cofondée dans son Racine natal avec son frère Jean-Paul, qui voit à la destinée de la bergerie, l'entreprise s'applique depuis 2009 à contredire Luc Mailloux, et ce, même si le grincheux avait en partie raison : des épreuves, il y en aurait.
Une même épreuve n'est bien sûr pas toujours vécue avec la même douleur par tous ceux qui la traversent, et bien qu'il faudra par exemple que Marie-Chantal paie de sa poche sa formation de fromagère en France, elle en parle encore aujourd'hui avec un enthousiasme récusant tout ce qui pourrait ressembler à un discours chagrin. Son horaire d'entrepreneure-artisane qui se réveille aux aurores et se couche en répondant encore à des courriels lui permettrait pourtant de geindre au moins un peu.
« Il y a des gens qui me disent : « Ta vie, c'est ta job et ta job, c'est ta vie. » Oui, c'est beaucoup de défis, c'est souvent un casse-tête, mais c'est stimulant. Moi, dans la vie, je dors, je mange et je travaille, sauf que lorsque je dis « Je travaille », je pourrais aussi dire « Je m'amuse. » » La plus grande richesse, n'est-ce pas de ne jamais avoir l'impression de travailler?
Prévenir l'essoufflement des TLM
Marie-Chantal Houde a du fun, oui, mais ne porte pas pour autant des lunettes roses. « Quand j'étais petite, c'était pas cool de dire qu'on vivait sur une ferme. On se faisait agacer, on se faisait crier : « Tu sens la vache! » », se souvient-elle, en souhaitant du même souffle que les enfants de la ruralité ne soient pas aujourd'hui affublés des mêmes quolibets.
L'engouement pour les marchés locaux et la mise en valeur des produits québécois par les ubiquitaires chefs qui hantent la télé ont peut-être, espérons-le, contribué à déringardiser l'agriculture. Mais au point de la rendre cool? Marie-Chantal en doute.
« Pour que les gens fassent des bons choix de consommation, et qu'ils comprennent les implications de ces choix, il faut qu'ils connaissent notre travail », insiste-t-elle, en déplorant l'absence de tribunes pour les agriculteurs et les artisans de l'agroalimentaire à la télé et à la radio. « Peut-être que ce n'est pas sexy de parler de poule et de pis de vache, mais moi, je me verrais jaser d'agriculture à l'émission de Catherine Perrin [sur ICI Première]. Pourquoi n'y aurait-il pas une chronique régulière sur l'agriculture, s'il y en a une sur la musique, la bouffe et la botanique? »
« Il y a tellement d'émissions de cuisine », poursuit-elle, question de mettre en lumière un certain déséquilibre. « Il n'y a pas une semaine qui passe sans qu'un chef sorte une nouvelle coutellerie à son nom. Je ne sais pas si cette mode va durer encore longtemps, mais à un moment donné, il va falloir retourner à l'essence de cette cuisine, qui est l'agriculture. Il faudrait que les gens puissent comprendre les raisons pour lesquelles c'est important d'appuyer l'agriculture d'ici, et ces raisons-là ont beaucoup à voir avec la survie des régions. »
Les marchés locaux demeurent de salutaires creusets de fraternisation entre citadins en gougounes et sympathiques producteurs. Celui de Racine, le Marché Locavore, inaugurera d'ailleurs ses étals le 3 juin.
« Il va falloir que le gouvernement mette des billes là-dedans », lance la fromagère en évoquant un écosystème fragile. « Les marchés locaux s'essoufflent souvent après quelques années. On met beaucoup d'énergie au début, mais les TLM finissent par s'épuiser! »
Les quoi? « Les TLM! Les « toujours les mêmes », qui s'impliquent dans tout et qui font vivre leur communauté », explique-t-elle, au sujet de la poignée de bénévoles qui portent les marchés sur leur dos, un poids important s'additionnant à celui de leur propre entreprise. « Qu'est-ce qu'on fait quand ces TLM sont fatigués? Ça prend des sous pour engager des gens, mais on n'en a pas, de sous. Moi je dis que c'est un service public les marchés locaux, que ça amène beaucoup à l'économie des régions! Le gouvernement devrait investir dans leur pérennité. »