Marc Messier jouera dans La mort d'un commis voyageur, le 30 janvier 2018 au Centre culturel de l'Université de Sherbrooke.

Marc Messier ne se met pas en danger

CHRONIQUE / Je veux passer au moins un après-midi par mois avec Marc Messier. Ma santé mentale s'en porterait beaucoup mieux. La proverbiale colonie artistique compte-t-elle un comédien plus décontracté, relax et pas-stressé-pantoute-par-quoi-que-ce-soit? Mon petit échantillonnage personnel pointe vers un non catégorique.
Nous parlons lui et moi de La mort d'un commis voyageur, classique du théâtre américain dans lequel il jouera cet automne au Rideau Vert à Montréal, ainsi que le 30 janvier 2018 au Centre culturel de l'Université de Sherbrooke. Voilà un de ses premiers grands rôles sur scène depuis un bout, si on exclut tous ceux qu'il incarnait dans Broue.
« L'autre fois, un journaliste me dit : ''Tu dois aimer ça te mettre en danger pour reprendre comme ça ce grand rôle écrit par Arthur Miller? '' », raconte le légendaire interprète de Réjean, de Marc Gagnon et de Bob. Son visage est traversé par une légère grimace d'incompréhension lorsqu'il prononce le mot danger. « Me mettre en danger? Il est où le danger là-dedans? »
Se mettre en danger, vous l'avez peut-être relevé si vous fréquentez les pages culturelles de votre quotidien favori, compte désormais parmi les expressions chouchou de bien des artistes aspirant à conférer une dimension plus concrète à une job pourtant très abstraite (c'est-à-dire celle que l'on pratique à bord de l'autobus du show-business).
« Oui, j'ai le trac, oui j'ai peur de me tromper, oui j'ai peur que ce ne soit pas bon, que le monde me tire des claques, mais je ne pense pas à ça, précise Marc. Tu ne peux pas commencer à penser à ça. On m'offre un rôle extraordinaire, un des plus beaux de la dramaturgie américaine. Je n'ai qu'à bien me préparer et à bien jouer et ça va être bon. C'est tout. C'est un classique! Je pense que le texte a fait ses preuves, han? »
Si Mario Saint-Amand représente au Québec la quintessence de l'acteur torturé, Marc Messier est sans doute son exact opposé. Je lui demande s'il lui arrive de penser à une version alternative de sa carrière ponctuée par moins de succès grand public, et par plus de films champ gauche. L'homme de 69 ans m'offre pour toute réponse un « Non » étonné, dans lequel j'entends quelque chose comme « Quel fou aurait le culot d'imaginer le pire, pendant qu'il vit pas mal son contraire? »
Ce fils d'un barbier qui tenait salon au terminus de Granby parle ici de son paternel, mais il pourrait tout aussi bien parler de lui-même. « Sur son lit de mort, mon père m'a dit : ''Tous les jours de ma vie, je suis allé travailler avec beaucoup de plaisir.'' Ce n'est pas rien ça. Il nous avait même offert à mon frère et à moi de rentrer une deuxième chaise dans le salon, mais on était plus ou moins intéressés... »
De l'art de ne pas se prendre au sérieux
La pièce culte Les Voisins, le film (tristement oublié) de Louis Saïa Le Sphinx, même La Petite Vie : plusieurs des oeuvres qu'a portées Marc Messier critiquent avec plus ou moins de virulence le conformisme aliénant de la vie nord-américaine typique. Marc Messier s'est-il lui-même parfois senti guetté par le ronron de ce genre d'existence tranquille?
« Non... je ne me suis jamais... [il hésite]... je n'ai jamais vraiment pris ça au sérieux, tout ce qui m'arrive, à part ce qui se passe sur scène », lance-t-il, presque étonné par sa propre réponse.
À 16 ans, Marc Messier « pogne quelque chose » qui orientera le reste de sa vie. Ce quelque chose, c'est le kick de la scène qui grise et des regards tournés vers soi. Après une enfance de hockey, de baseball et de natation, il récite dans un cours d'anglais le monologue du père, dans Hamlet.
« Je suis retourné chez nous le midi et je volais, se rappelle-t-il. Pas longtemps après, on a monté une comédie de Molière, je jouais un valet et les gens riaient, riaient, mon ami [Marc Messier aime ponctuer ses phrases de « mon ami »]. J'étais un gars plutôt timide et là, j'ai comme explosé. Depuis ce temps-là, je dirais que je vais là où mon plaisir me mène. J'ai bien gagné ma vie, parce que c'est un métier qui peut être payant quand tu travailles beaucoup, mais je ne suis pas devenu un bourgeois, et c'est peut-être pour ça : parce que je vais où le plaisir me mène. »
Cette profession de foi envers le fonne explique sans doute aussi pourquoi Marc Messier a parfois prêté trop longtemps son visage et sa voix à des franchises qui auraient dû avoir la sagesse de ranger plus tôt les caméras dans leurs boîtiers.
« Il y a toujours plusieurs raisons pour lesquelles on accepte de faire quelque chose, note-t-il. Lance et compte, tu vois, c'est un personnage que j'aimais beaucoup. Il y a eu des bonnes séries, et des moins bonnes. Les séries télé des Boys, il y en a effectivement peut-être eu de trop. J'avais dit non après le troisième film, mais le producteur me courait après et on avait beaucoup de plaisir ensemble tous les comédiens. On a tous été entraînés là-dedans, à cause du plaisir de se retrouver. On a essayé de reproduire l'étincelle du début, et l'étincelle a fini par s'éteindre. C'est parfois difficile de mesurer l'année de trop. »
Il n'y en aura pas eu, d'année de trop, pour Broue, se réjouit Marc Messier, qui montait pour le 3322e et dernière fois sur scène avec ses amis Michel Côté et Marcel Gauthier, il y a deux semaines. Le blockbuster théâtral aura contribué à jeter partout au Québec les fondations d'un réseau de salles de spectacle dignes de ce nom. Et Marc Messier se plaît à rêver d'un réseau aussi solide pour le cinéma.
« Il manque quelque chose dans bien des régions. Je ne comprends pas qu'un film comme Le pacte des anges [dans lequel il tenait le rôle principal l'an dernier] n'ait pris l'affiche que dans dix salles. Comment ça se fait qu'il n'a pas été présenté à Granby? » se demande-t-il. Mais Marc Messier ne déchirera pas sa chemise. Ce serait se torturer pour rien.