Lynda Dion : « Le principe de base, c'est que si moi je n'ai pas de plaisir, mes élèves ne pourront pas en avoir. »

Lynda Dion, nécessaire contaminatrice littéraire

CHRONIQUE / «Certains se coupent les veines. Moi, je coupe des légumes. Nettement moins dramatique, tellement plus efficace. » Voilà les premières lignes - vraiment intrigantes, férocement efficaces - de Vivre, roman par fragments de Jeanne Lessard, grande gagnante de l'édition 2016 de Sors de ta bulle.
Le concours littéraire, fondé en 2004 par la professeure de français à l'école Mitchell-Montcalm Lynda Dion, remportait vendredi dernier le prestigieux prix Robert-Bourassa remis par le ministère de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur du Québec afin de récompenser « des projets originaux, novateurs et rassembleurs qui font rayonner la langue française ». C'est, vous l'aurez compris, le joyeux prétexte de notre entrevue.
J'aimerais beaucoup, beaucoup que vous puissiez voir le visage de Lynda Dion alors qu'elle me lit à voix haute les phrases retranscrites ci-dessus, celles du livre lancé le mois dernier par son ancienne étudiante Jeanne. Sors de ta bulle en moissonnerait vingt, des prix Robert-Bourassa, que la fierté n'irradierait sans doute pas son visage avec autant de ravissement qu'en ce moment. Mettre au monde des lecteurs, mettre au monde des auteurs sont les miracles qu'accomplit chaque année Lynda Dion, en luttant sans cesse contre ces nombreux ennemis de la culture que fait pulluler l'époque et dont je m'abstiendrai de dresser la liste afin de ne pas gâcher votre bonne humeur. Autrement dit : maudit qu'elle a raison de sourire.
« Toutes les formes d'art s'enseignent au secondaire : la musique, le théâtre, la danse, les arts plastiques. La seule forme d'art qu'on n'enseigne pas, c'est l'écriture », déplore-t-elle en se rappelant la genèse de ce projet qu'il serait réducteur de ne qualifier que de concours littéraire, dans la mesure où, pendant toute l'année scolaire, les Bulliens et Bulliennes de plusieurs écoles secondaires de la région planchent, en parascolaire, sur un manuscrit qui sera lu par leurs collègues de classe, par leurs profs, ainsi que par une série d'authentiques écrivains. Un travail éditorial d'une rigueur dont ne peuvent pas se réclamer toutes les maisons d'édition au Québec.
« Les jeunes qui s'intéressent à la lecture et à l'écriture, c'est rarement les plus populaires. Ils rasent les murs. Sors de ta bulle, c'est un lieu où ils se reconnaissent entre eux », explique celle qui propose aussi aux apprentis scribes de secondaire 4 et 5 à Mitchell-Montcalm un cours de création littéraire inscrit à leur horaire régulier, une rareté dans les cursus pédagogiques des polyvalentes de la province.
La lecture, « notre pain quotidien »
Par-delà la place qu'elle défend pour la création littéraire au secondaire, Lynda Dion est surtout la chantre d'un fécond arrimage entre l'apprentissage de la langue et celui de la littérature. « J'adore enseigner la grammaire », s'exclame-t-elle, prenant ainsi à rebrousse-poil le cliché du prof de français extravagant qui n'en aurait que pour les livres, tout en négligeant de familiariser ses étudiants avec le Bescherelle. Enseigner les subtilités de l'auxiliaire être et avoir, c'est impératif. Mais pourquoi ne pas piger ses exemples dans les romans de Simon Boulerice, de Patrick Isabelle, d'Élise Turcotte et d'autres écrivains québécois?
Dans la classe de Lynda Dion, les livres s'empilent sur plusieurs présentoirs. Un divan, au fond de la pièce, accueille souvent les fesses de ceux qui ont fini leurs travaux et qui souhaitent se plonger dans un Jacques Poulin ou un Alessandro Baricco. « La lecture, c'est notre pain quotidien », résume-t-elle. Nombre de livres lus en moyenne par ses élèves de secondaire 3 : huit.
« Si t'es pas né dans un milieu où les gens lisent, il faut que tu sois contaminé. Les profs de français, c'est notre travail de contaminer les jeunes », insiste celle qui chaque automne, demande à ses élèves de choisir un livre afin qu'elle jauge quel genre de lecteurs ils sont avant, plus tard dans l'année scolaire, de les soumettre à ce qu'elle appelle un « défi de lecture ».
« L'idée, c'est toujours de leur apprendre à devenir autonome comme lecteur, qu'ils puissent savoir eux-mêmes choisir. Alors si t'es quelqu'un qui n'a lu que des romans policiers, ton défi, ça pourrait être de lire un recueil de nouvelles. Si t'aimes beaucoup les romans d'aventures, tu pourrais essayer de lire un drame psychologique. Il faut qu'ils m'expliquent leur démarche. Qui t'a conseillé ça? En quoi ça représente un défi pour toi? »
Ce que ça donne? « Cette année, il y a une de mes élèves qui voulait lire un classique. Elle a trouvé Le Lys dans la vallée de Balzac dans le fond de la classe. Il y en a une autre qui lisait Le vieil homme et la mer de Hemingway, parce que son père lui avait conseillé. Un garçon lisait Pieds nus dans l'aube de Félix Leclerc. »
Éloge de la crampe
Le bon entraîneur au gym ressemble sans doute à celui grâce à qui vous parviendrez à accomplir plus de redressements assis que lors de votre précédente séance, mais qui ne vous dégoutera pas à tout jamais du développé couché en vous faisant franchir cette mince frontière séparant l'effort sain de la douleur avilissante. Lynda Dion est de la même manière cette professeure qui croit au pouvoir de l'obstacle dont on triomphe, sans ériger un culte à la souffrance de l'apprentissage vécu sous la contrainte. Traduction : ne comptez pas sur elle pour infliger des dictées à ses ados.
« Le principe de base, c'est que si moi je n'ai pas de plaisir, mes élèves ne pourront pas en avoir. M'emmerder, c'est hors de question. En contrepartie, j'ai aussi tendance à leur répéter que s'ils n'ont pas de crampe dans les mollets, ce n'est pas normal. » Elle ne le dira pas elle-même, mais c'est évidemment l'empathie qui distingue le sherpa du tortionnaire.
« Notre travail n'a pas le même impact que celui d'un chirurgien qui sauve des vies, sauf qu'un enseignant peut en scraper un paquet par exemple. » La formule est belle, ce qui ne m'empêchera pas de la contredire : révéler à eux-mêmes des jeunes qui pourraient autrement passer des années à errer sur des routes ne sachant leur suggérer qu'il n'existe au monde nulle part pour eux, c'est bien ce qu'il faut appeler sauver des vies.