« Il y a beaucoup d'éducation à faire autour de l'art public », plaide Renée Giguère en prenant l'exemple de L'Humain, cette sculpture mal-aimée d'Armand Vaillancourt qui trône devant la polyvalente L'Escale à Asbestos.

L'art délicat de vulgariser l'art public

CHRONIQUE / La scène est tirée du film Bozarts, documentaire de 1969 dans lequel le réalisateur Jacques Giraldeau donne « au grand public l'occasion d'émettre ses opinions sur les oeuvres dont la beauté et la signification échappent parfois ». Devant l'École des arts et métiers d'Asbestos (aujourd'hui l'Escale), un étudiant bombarde l'artiste Armand Vaillancourt de questions au sujet de L'Humain, cette sculpture « pas plaisante à regarder, pas douce à regarder », selon l'aveu même de son créateur, une oeuvre vivement détestée dès son inauguration en 1963, et généralement décrite depuis comme un abject tas de ferraille.
<em>L'Humain</em> d'Armand Vaillancourt
La scène, donc, m'émeut profondément, parce que ce jeune homme, devant Vaillancourt, semble réellement animé par un désir de mettre des mots sur sa confusion. Il aimerait bien savoir l'apprécier, la sculpture, mais ne parvient pas à trouver l'angle sous lequel son éclat se révélerait enfin à lui.
« Quand j'arrive devant un affaire de même , explique-t-il dans une syntaxe joyeusement colorée,  je comprends pas, je peux pas m'expliquer ce qui se passe là-dedans. Tout ce que je dis, ben, c'est que c'est de l'art, peut-être, mais dans nos écoles, on aurait dû nous l'expliquer avant de nous l'envoyer sous les yeux de même. » Il ajoute plus loin : « Quelque chose que je comprends, je l'aime. »
Vaillancourt lui répond, avec l'étourdissante poésie qu'on lui connait, qu'il faut savoir se ménager une « marge d'incompréhension dans la vie », mais en appelle aussi à une plus grande place pour l'art et son histoire dans nos écoles. Sinon, conclut-il sur un ton inquiet, « il va y avoir encore une tranchée terrible entre la société et les artistes ».
Cette tranchée, décrite il y a près de 50 ans par un de nos plus puissants créateurs, s'est-elle depuis résorbée? Pas suffisamment, a-t-on envie de hurler, face à deux exemples récents. Le premier : en août dernier, des vandales arrachaient de son socle l'oeuvre extérieure de David James, trônant devant le Musée des beaux-arts de Sherbrooke. Le deuxième : il y a une douzaine de jours, des élus locaux avaient comme premier réflexe celui de la censure, plutôt que celui de la prudence, face à l'indignation de quelques citoyens au sujet d'une murale d'une irrévérence plutôt sage.
Pour Renée Giguère, ces regrettables événements témoignent de notre rapport encore trouble à l'art public. L'Asbestrienne d'origine, qui a fait carrière un peu partout au Québec dans le milieu de la culture et des communications, se souvient bien de l'irritation de son ferblantier de père, lorsque L'Humain de Vaillancourt est arrivé en ville.
Elle entreprend à son retour dans la région, il y a quelques années, un grand chantier de réconciliation entre une oeuvre mal-aimée et la communauté qui en a hérité. À titre de présidente du conseil d'établissement de l'Escale, elle convainc en 2014 un Vaillancourt récalcitrant de remettre les pieds à Asbestos, pour une journée de réflexion autour de L'Humain, à laquelle assistent plusieurs citoyens qui adhéraient jusque-là à la ligne de parti prévalant à Asbestos (traduction : ils ne portaient pas la sculpture dans leur coeur).
« Il y avait des profs autour de la table du conseil d'établissement qui me demandaient : ''Pourquoi tu tiens à ce qu'on reparle de ça? C'est affreux! '' On me disait : ''Décroche, Renée'', alors que moi, je voulais qu'on soit fier d'avoir un Armand Vaillancourt dans notre cour. Mon idée, c'était qu'on s'éduque et qu'on s'intéresse à quelque chose qu'on a boudé. Alors pendant toute une journée, on a mis un tabou au milieu de la table et on s'est posé la question : ''Pourquoi c'est tabou? '' »
« Il y a beaucoup d'éducation à faire autour de l'art public », poursuit celle qui aimerait que des initiatives du genre bourgeonnent un peu partout au Québec. « On ne peut pas demander à une population de respecter ou d'aimer ce qu'on ne lui a pas appris à aimer, surtout dans le cas d'une oeuvre qui nous renvoie au visage une image pas forcément belle de nous-mêmes, comme celle de Vaillancourt. »
Vaillancourt, c'est par là-bas!
Mais s'éduquer collectivement aux vertus et aux pouvoirs de l'art public, ça veut dire quoi concrètement? Ça veut dire ceci : Renée Giguère lance cet automne un vaste concours de conception d'une oeuvre d'identification de la sculpture L'Humain.
Incroyable mais vrai : encore à ce jour, aucune petite plaque, aucun panneau, ne raconte l'histoire du proverbial tas de ferraille à ceux qui vont le zieuter. Des élèves du primaire et du secondaire seront ainsi sollicités afin d'imaginer le dispositif d'identification en question, que concevront ensuite les gars et les filles du Centre de formation professionnelle de l'Asbesterie. Entretemps, tout ce beau monde en aura appris un bout - grand ou petit - sur ce fou braque d'Armand Vaillancourt, un des plus importants artistes de notre époque.
Le rêve de Renée? « Qu'on en prenne soin, de notre sculpture, que ça devienne un centre d'intérêt culturel et touristique, qu'on dise : ''Notre Vaillancourt, allez le voir, c'est par là-bas! '' »
Renée évoque une anecdote qui, d'emblée, n'a aucun rapport avec notre conversation sur l'art public, mais qui, au final, a tout à voir. « Dans les années 90, j'ai travaillé comme relationniste pour l'Agora de la danse. J'appelais les journalistes et plusieurs me disaient : ''Je ne comprends rien à la danse! '' Aline Gélinas, la directrice artistique, expliquait à ceux qui osaient venir faire un tour que ce n'est pas avec la tête que tu comprends l'art, c'est avec l'émotion. Et le problème, c'est qu'on a souvent peur de notre émotion. »
Je ne l'aurais sans doute pas dit ainsi à l'époque où j'étudiais à l'Escale d'Asbestos, mais je n'en pensais sans doute pas moins : au milieu d'une communauté où l'oxygène de la culture se fait parfois rare, L'Humain se dresse, à l'instar de plusieurs oeuvres d'art public, comme une autorisation à de ne pas cacher sa différence, voire à l'exhiber fièrement, peu importe les regards désapprobateurs que cette différence générera.
« Est-ce que c'est une bonne raison d'être choqué, que d'avoir devant soi quelque chose de différent? », me répond Renée, sans se rendre compte qu'elle pose par le fait même une des questions les plus graves de notre époque.